Sur toute la vasteté de la toile, nous sommes interpellés sur cette insupportable irresponsabilité qui dévaste chaque jour davantage nos comportements, nos réflexes, nos attitudes et nos postures au sein du vivre-ensemble.

C’est bien, en effet, cette irresponsabilité qui déverse déchets, délinquance, incivisme et incivilités sur nos villes. L’exode rural, la faillite du système éducatif, le sempiternel je-m’en-foutisme de l’administration et des élus, l’inversement de l’échelle des vertus et des vices dans un pays où triomphe l’économie souterraine et de rente, tous ces facteurs n’expliquent que l’aspect surfacique du phénomène. Pas même notre désinvolture face au temps –la ponctualité nous est reconnue mondialement !– et à l’espace –« au-delà du seuil de chez moi, que toute la terre explose! »–.

Il faut aller chercher les raisons profondes de cette irresponsabilité dans les tréfonds de cet « étant » - je n’ose l’appeler « être » – qui jette ses déchets là où bon lui semble, parfois même de sa fenêtre. Fuyant la responsabilité comme on fuirait le choléra, cet énergumène, dès ses premiers pas sur le chemin de la socialisation, ne reconnaît quasiment jamais ses torts et nie systématiquement avoir jamais commis la moindre faute : « Le train M’A fui » ; « Le froid M’A frappé » ; « Le sommeil M’A trahi » ; « Le verre est tombé TOUT SEUL » ; « Ce n’est pas moi, c’est SATAN » ; « Le crime que je viens de commettre était maktoub (écrit) »…autant de justifications qui renseignent sur un mental foncièrement irresponsable.

Sans nullement généraliser, je prétends que nous sommes donc en face d’un citoyen non achevé. Une espèce « pré-citoyen » en quelque sorte. Seule l’impunité lui sied. Il n’a de compte à rendre à personne. L’État de droit n’est pour lui envisageable qu’à l’aune de ses propres desideratas. Enfant, il est hyperprotégé par ses géniteurs, sa mère la première. Écrasée et bafouée elle-même, celle-ci se défend par procuration à travers son fils. C’est par le biais de la défense de ses enfants qu’elle peut affronter le machisme du mari. C’est elle qui va affronter les plaintes de la voisine dont la fille ou le fils ont été agressés par son rejeton. Si le père, qui n’est pas un modèle à l’article du civisme, soucieux avant tout de sa réputation (som3a ), s’empresse –avant même qu’il daigne examiner les faits– d’administrer une volée de coups à son fils devant les plaignants, la mère soutiendra mordicus que ce dernier est innocent, parce que prétendument inoffensif, bien éduqué. Le plus beau aussi (fût-il le plus moche du quartier !), foncièrement gentil et cætera. Au fil des années, l’impunité fleurira crescendo dans la tête du « fils de chez lui » (ouald darhoum). Il n’arrivera jamais à devenir adulte, c’est-à-dire un « citoyen responsable ».

Qui est responsable ?
Au chapitre de l’irresponsabilité, les quatre décennies du règne de feu Hassan II ont causé des dégâts colossaux au plus profond du mental collectif marocain.

En effet, le pire à cet égard est que l’exemple le plus incivique de cette irresponsabilité a été planté et entretenu dans notre entendement collectif, près de quatre décennies durant, par celui qui était censé être le premier éducateur d’entre nous, feu Hassan II.

Trop (pré)occupé par l’équation légitimaire du pouvoir monarchique, le premier « responsable » du pays n’avait ni le temps ni la volonté d’éduquer son peuple qu’il préférait moutonnier. On se rappellera à cet égard son aversion pour l’enseignement de la philosophie et la sociologie, arbitrairement gommée des programmes universitaires. « Détruire les outils du sens critique afin d’éradiquer toute velléité de critique », en somme.

Celui qui était prêt, de son propre aveu, à éradiquer les deux tiers de son peuple pour n’en garder qu’un dernier tiers docile, avait décrété son fameux « Ecarte-toi de la politique et fais ce que bon te semble ». L’enrichissement illicite en premier. « Celui qui ne se sera pas enrichi durant mon règne, ne s’enrichira jamais », répétait-il à sa cour sur les greens du Royaume. Il pouvait lui-même s’emparer de n’importe quel bien, dépouiller (tarrak) quiconque heurterait son royal ego, jeter dans les chiourmes l’ingénieur Serfati ou l’homme d’Etat Abderrahim Bouabid, décider même du destin post mortem paradisiaque (comme il le fit pour le Prince Moulay Abdallah) ou infernal (Ben Barka) de ses « sujets ». A quoi, Diantre !, s’apparentait tout cela sinon à l’irresponsabilité la plus aveugle ?

Je ramène, très humblement, ce penchant à l’arbitraire –qui est le « fils aîné » de l’irresponsabilité – au rapport qu’avait Hassan II à sa mère, Lalla Abla. Feu Moulay Abdallah al Mokallaf (l’ex-caïd des caïds du Palais) et son successeur Marjane m’ont personnellement raconté une foultitude d’anecdotes attestant de ce rapport fusionnel qui prévalait entre ce « Roi-soleil » du Couchant et sa maman. Les blessures narcissiques endurées par cette dernière, depuis son transfert, très jeune, du harem d’El Glaoui vers celui de Feu Sidi Mohammed Ben Youssef…jusqu’à la lutte féroce qui n’avait cessé de l’opposer à ses rivales, notamment à la mère de feue Lalla Amina, ces blessures-là la poursuivront toute son existence. Lalla Abla a donc transféré tout ce qu’elle avait en elle d’amour sur la personne de Moulay Hassan. D’autant qu’elle-même et son fils durent échapper à plusieurs tentatives d’empoisonnement au sein même de Dar al Makhzen (les témoignages à cet égard sont nombreux, notamment ses confidences à l’ancien médecin de feu Mohammed V).

Ainsi protégé, gâté, consolé et remonté à bloc contre le decorum et les mœurs draconiennes du harem, l’enfant Moulay Hassan grandit dans la vénération de sa mère. Arrivé au Trône, le Monarque continuera à solliciter la bénédiction de celle-ci avant de prendre la moindre décision stratégique engageant tout un peuple. Shimon Pérès en témoignera à la suite de la fameuse rencontre d’Ifrane. « Avec la mort de ma regrettée mère, qu’Allah l’ait dans sa miséricorde, une part de moi-même est morte avec elle », confiera-t-il à Eric Laurent, auteur de « Mémoire d’un Roi ». Son « je-m’en-foutisme » (« kabbarha tasghar !», disait-il) était des plus capricieux. Il pouvait faire, à sa guise, ce qu’il voulait des destins de ses « sujets ». Jusqu’à faire appel à des baroudeurs de l’acabit d’Oufkir et Dlimi pour « casser du nationaliste » ! Sa concupiscence, ses concubinages, ses frasques, son goût de l’arbitraire, ses punitions collectives –rappelons-nous sa légendaire aversion pour le Rif, son fameux « al awbachs » à l’encontre des nordistes et même des Marrakchis- et ses colères jouissives étaient préventivement dépénalisées par la bénédiction (ridha) de sa maman. La bénédiction maternelle n’est-elle pas « Une émanation de la bénédiction divine », comme l’assurent les bons exégètes de notre doxa ? Sa génitrice, Lalla Abla, n’avait-elle pas usé de tous les stratagèmes pour faire du dandy Moulay Hassan le futur Hassan II, transformant l’insoucieux prince en héritier du trône, puis en roi ? Une vengeance magistrale de ses rivales, enfin assouvie par son aîné interposé ! « La nation marocaine sera désintégrée le jour où les parents des Marocains seront confiés aux hospices pour vieux », se plaisait à énoncer Hassan II face à ses sujets. Un pied au Moyen-Âge et l’autre au XXème siècle, le défunt monarque s’est employé, tout au long de son règne, à éradiquer toute velléité de dignité parmi ses sujets. Aucune tête, fût-elle la plus remplie et la mieux faite, n’était admise à dépasser la sienne. A tous les niveaux et dans toutes les disciplines. Il s’était appliqué à imposer systématiquement à son « cher peuple » le débilisant et effrayant postulat qui consistait à voir en sa hassanienne personne le premier politicien, le premier sportif, le premier playboy, le premier agriculteur, le premier architecte, le premier musicien, le premier entrepreneur, le premier intellectuel, le premier inventeur, le premier stratège militaire, le premier pédagogue, le premier juriste, le premier collectionneur de voitures, le premier styliste, le premier gastronome, le premier diplomate, le premier poète, le premier ouléma, le premier pieux, le premier exégète de la doxa islamique, le premier artisan, le premier séducteur, le premier polygame, le premier stratège et, surtout, le premier représentant d’Allah sur terre !

C’est bel et bien ce profil mental qui a enfanté le « citoyen inachevé » qui intoxique aujourd’hui les arcanes de l’Etat. Le même profil mental colonise les trottoirs, salit, casse, agresse, crache, bouscule, brûle stops et feux rouges, monnaye sa signature administrative, se plaint à tout bout de champ, jette ses déchets ménagers par la fenêtre, impose ses caprices et nuisances à son voisin, plante une tente caïdale au beau milieu d’une rue à la faveur d’un mariage ou une circoncision, pratique l’aphorisme « Allah y l3anha bled ! ». Qui peut aussi aller jusqu’à flinguer ou écraser un policier ! « Kabbarha tasghar ! »

Et c’est bien ce « citoyen inachevé » qui projette sa paranoïa et son obsession de la « hogra » sur les institutions, sur le fameux « ils nous ont… », sur l’Occident, sur les Juifs, fussent-ils non sionistes, sur le mobilier urbain, sur les rares acquis de la malheureuse classe moyenne, sur le « Nasrani -Gawri », sur les femmes qui osent « réfléchir », bref sur tout ce qui est constitutif du vivre-ensemble.

Ce profil mental planté, promu et consacré par les quatre décennies du règne de feu Hassan II est difficilement « déboulonnable ». D’autant que les islamo-rigoristes lui ont procuré les moyens de sa pérennité, dont cet a priori débilement irresponsable qui soustrait toute responsabilité à l’homme pour revenir en toute chose au destin, au « maktoub », au Ciel.

N’est-ce pas pour le moins anachronique que le chef du gouvernement Benkirane ne manque aucune opportunité pour ponctuer ses joutes oratoires par son sempiternel « Inchaalla arrahmane arrahim » ou encore son invariable « Avec l’aide et le soutien d’Allah » ? L’a-t-on élu, lui et ses amis, pour en appeler à tout bout de champ à la volonté de Dieu pour les moindres soucis terrestres, abandonnant toute audace politique que ce soit…ou entreprendre les actions appropriées pour répondre aux attentes de ses compatriotes ? Un comble d’irresponsabilité !

Pour « détribaliser » l’Arabie et doter ses contemporains d’un système normatif, le Prophète dut se battre, dûment flanqué de son épée - Wa Si Benkirane ! - lors de ses combats sanglants contre ses détracteurs ! Il ne fit point appel aux anges (mala-ika). « Il ne pleut pas d’or ou d’argent », dit-il. Il était, lui, bel et bien « responsable » ! Hors des ésotérismes (al ghaïbiyate et autres boukhouriate) irresponsables !

Oui, ce mental fataliste, qui privilégie l’irresponsablité, notamment « attawakoul » (l’assistanat) au détriment du lucide « attakafoul » (la solidarité), fait des ravages au cœur de l’alchimie sociétale marocaine. C’est ce même mental qui habite tous ces « bleus » qui nous gouvernent et administrent parce qu’ils ont acheté leurs mandats d’élus ou même des postes au sein de la haute administration centrale et territoriale. Ces sans-gêne pervers vous regardent droit dans les yeux en vociférant : « Et alors ? Il ne s’agit pas de construire des missiles ! Être haut fonctionnaire, maire, parlementaire, leader d’un parti politique ou même ministre, ce n’est pas la mer à boire ! Ach fiha gua3 ! ».

« kabbarha tasghar ! » C’est cela même le cœur de la problématique de l’irresponsabilité : « Ach fiha gua3 ? » (au pire, quel mal pourrait-il y avoir ?). Tout comme Descartes, l’« impossible » n’est pas marocain. Dès lors que Hassan II pouvait faire de son chauffeur un ministre, comme il l’avait lui-même dit en pleine conférence de presse, tout le monde trouvait « légitime » et « naturel » de prétendre sans le moindre mérite à presque tout : titres, fortune, privilèges, mandats électifs, présidence de fédérations sportives, maroquins ministériels…etc. Au diable le mérite et les qualifications ! Et c’est ainsi qu’après les dizaines d’ « aghiouls » politiques sur les dos desquels furent chargées tant de libéralités avec le droit et qui furent nommés ministres par feu Hassan II, d’ailleurs au même titre que des personnalités de grande envergure (Allal El Fassi, Abderrahim Bouabid, Ahmed Balafrej, Abderrahmane El Youssoufi…etc.), nous avons aujourd’hui droit à pire : des « micro-monarques », des zaïms-rigolos, des chefs midinette (Chabat, Benkirane, Lansar…etc.) dont l’émergence n’est aucunement due à Mohammed VI, rendons-lui justice, à cet égard ! Mais, à nous, naïfs électeurs, qui les avons mis en scelle.

N.B : 
Ceci n’est pas un réquisitoire contre la personne de Hassan II qui, par ailleurs, compte à son actif des réalisations diplomatiques, hydrauliques et même géostratégiques admirables. Qui aussi compte à son passif des manquements tragiques au chapitre des droits humains. Tel n’était pas mon propos. C’est en modèle de refus absolu et total – d’où les vocables « absolutisme » et « totalitarisme » – de rendre compte de ses actes et de se soumettre au respect de ses administrés que j’ai cité feu Hassan II. Sa célèbre interprétation du verset coranique « Qol i3malou fa ça yara Allah… » à l’ouverture d’une législature parlementaire avait explicitement gommé toute procédure de contrôle du Commandeur des croyants hormis celui d’Allah. Qu’est-ce que l’irresponsabilité sinon « faire abstraction de la liberté de l’autre et, par conséquent, du contrôle d’un chef par ses administrés» ? C’est cela aussi le mental « makhzénien ». Je constate et je m’interdis de juger. C’est à l’histoire de chacun juger. En choisissant le « profil » de feu Hassan, je voulais uniquement donner un exemple connu de tous et aisément intelligible.

Par Abdessamad Mouhieddine








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