La campagne nationale pour la culture au Maroc, initiée par le cinéaste Kamal Benabid, a débuté, le 11 Novembre 2016, par un concert dans la salle parisienne Le Zénith.

Que rêver de mieux que la Ville Lumière, et cette enseigne portant une sémantique scintillante d’origine arabe comme une lanterne andalouse, pour lancer une sensibilisation culturelle à l’échelle d’un peuple, dans toutes ses composantes, en ces temps où la technocratisation mondiale parachève sa globalisation dans l’atomisation des sociétés, la déculturation des masses et la robotisation des élites dirigeantes. La récente exposition « Le Maroc contemporain » dans une auguste institution parisienne a déjà braqué les projecteurs sur l’effervescence artistique d’une nation maghrébine, prise de ferveur écologique et de frénésie créative, aux portes d’une communauté européenne engluée dans l’angoisse existentielle, au plus bas de son nadir, Le symbole du zénith, point d’intersection des énergies cosmiques et telluriques, revêt toute son ampleur allégorique. La société marocaine est ainsi faite. Elle ne reconnaît son génie créateur que dans son miroir extérieur, ne célèbre ses enfants prodiges qu’après leur consécration étrangère, ne perçoit qu’en réfraction tardive ses colombes messagères.

Le site de la campagne sert de rampe de lancement et de plate-forme fédérative. Les réseaux sociaux s’imposent définitivement comme forum planétaire, sans intermédiations institutionnelles. Le moindre événement se diffuse désormais en traînée de poudre dès lors qu’il suscite une émotion communicative. La moitié de la population marocaine est d’ores et déjà interconnectée sur internet. Le web tisse ses ramifications transmissives dans toutes les couches sociétales. Le besoin vital de culture, en latence chronique entre insignifiance ambiante et trompeuses promesses politiques, guette sur la toile les opportunités éducatives. La culturation salutaire, arts et lettre en partage, la reconquête du sens de l’existence, se mettent paradoxalement en orbite sur ondes impalpables. Cette culturation passe nécessairement par la redécouverte des œuvres classiques, nectars inestimables de la mémoire humaine et de la conscience collective.

Le concert attire un public nombreux sans tapage publicitaire. Une foule bigarrée d’expatriés marocains et de connaisseurs métropolitains se précipite, dans la froidure hivernale, aux portes du Zénith. Devant un public conquis d’avance, se succèdent sur scène, illuminée de projections d’œuvres plastiques, des vedettes du box-office que la majorité de l’assistance ne connaît que sur écran, disque ou magazine, les chanteurs Khadija Atlas, Nabila Maan, Younes Megri, Hatim Ammor, les acteurs Amal Ayouch, Jihane Kamal, Driss Roukh et Rachid El Ouali, l’humouriste Delkhalek Fahid. Et le point d’orgue de la soirée, Abdelwahab Doukkali, dans son élégance légendaire et son charisme solidaire. La diaspora marocaine, particulièrement attentive à la création concitoyenne, se synchronise à sa terre natale dans chaque manifestation festive de proximité. L’orchestre local « Star Pop Orchestra » illustre, en symbiose élective, la vivifiante diversité.

A. Doukkali & M. Saha
Je retrouve Abdelwahab Doukkali dans sa loge d’artiste. L’accolade fraternelle résume les affinités philosophiques. Butineurs de pensées buissonnières nous sommes, jardiniers d’artistiques pépinières nous resterons. Le chanteur-compositeur iconoclaste est, depuis longtemps, une pierre angulaire du patrimoine musical. Ce troubadour inclassable dans la redondance orientale, saltimbanque rebelle dans la bienséance patriarcale, virtuose réfractaire aux modélisations vocales, sournoisement marginalisé par le caméléonisme prédominant, s’exile de longues années sur terres égyptiennes pour revenir auréolé d’une légitimation indiscutable. Loin de s’emmitoufler dans sa gloire, cet alerte septuagénaire irradie les planches de sagesse débonnaire, court les expositions en philanthrope visionnaire, prête sa popularité aux aspirations ordinaires. Puissent les jeunes artistes s’inspirer de ce parcours exemplaire pour épanouir leur imaginaire.

La Révolution numérique est symptomatique de la plus importante transition historique depuis l’âge de bronze, du dépérissement de la société pyramidale régissant hiérarchiquement les affaires humaines depuis six mille ans, de l’émergence, dans l’anomie refondatrice, de la société transversale, maillée d’insoupçonnables potentialités connectives. Le virtuel reprend, dans la réalité quotidienne, son sens propre de possible réalisable. L’utopie, jusque-là projective, devient instantanément opérative. Dans ce contexte, il n’est plus de paradigme dominateur, maître des initiatives imposées de l’extérieur. Toutes les expériences, toutes les cultures, avec leurs acquis historiques, repartent à pied d’égalité, et n’ont de chance de prospérer que dans l’interactivité générale. L’exemplarité locale peut faire boule de neige à l’échelle planétaire. Malgré l’emprise tentaculaire des opérateurs, les manœuvres soporifiques des manipulateurs, les stratégies lucratives des spéculateurs, cette révolution inédite s’autogère et s’autorégule dans ses déferlantes contributives, démocratise de fait la culture, décloisonne les compartimentations discriminatoires des sciences, ouvre les vannes des connaissances additives depuis les semailles primitives. De même le pouvoir perd son monopole de l’information, sa promptitude à manipuler le prévisible et l’imprévisible, de même le mandarinat se voit délester de ses prérogatives tutélaires, de même la citoyenneté se réapproprie dans cette démocratie directe.

L’internaute peut désormais, par immédiate liaison, s’abreuver à volonté aux sources du savoir. Demeure l’interface contradictoire de cette bascule libératrice. Le flux perpétuel d’annonces disloque au fur et à mesure ce qu’il énonce, amalgame, sous couches cumulatives, communications didactiques et notifications toxiques, procure stimulation cognitive ou léthargie captive. La culture n’est prégnante et durable que sur supports indélébiles. L’alternative constructive se trouve sans doute dans l’utilisation créative des ressources numériques, la synergie performative des contributions singulières, l’interactivité citoyenne pour remettre l’humain au centre de la culture et la culture au cœur des préoccupations humaines. N’est-ce pas l’aubaine à saisir pour bâtir une nouvelle Andalousie culturelle au Maroc ?

Mustapha Saha
Sociologue, poète, artiste peintre








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