Le fléau est devenu quasiment une marque de fabrique de notre pays. Où, quand et comment avons-nous « contracté » ce travers devenu pathogène ? Le Maroc est probablement le pays arabe où la concentration de mendiants au mètre carré est la plus dense. Certaines estimations évaluent le ratio de la mendicité à un niveau proche de 1 mendiant pour 163 habitants dans les zones urbaines. Un « exploit » pour la cinquième puissance économique africaine !

Pourtant le pays ne fait guère partie non plus – économiquement s’entend - du « peloton de queue » des vingt-deux nations composant la ligue arabe. A quoi donc cet insoutenable fléau est-il dû ? Comment cette manifestation extrême de la déchéance humaine s’est-elle sournoisement terrée dans le mental collectif national, emportant l’adhésion quasi-mécanique aussi bien des donnants que des prenants ?

Harcelés à longueur de journées par ces armées de quémandeurs toutes catégories confondues, les citoyens « qui se lèvent tôt pour aller travailler » supportent de moins en moins ces mains tendues comme des index accusateurs, ces regards projetés sur vous comme de haineux crachats, ce miséreux « derwichisme» qui vous conjure au nom d’Allah, de son Prophète, de vos parents, de vos enfants… pour une misérable pièce ! Certains poussent le vice jusqu’à la culpabilisation : « Qu’Allah ne vous ôte jamais la lumière de la vue ! », vous lance le non-voyant ; le cul-de-jatte vous administre un tonitruant « Que le Tout-Puissant vous épargne le handicap ! »

Au chapitre de la mendicité, le Maroc ne fait que suivre le chemin parcouru par les nations européennes. Jusqu’à la première révolution industrielle, l’Europe a connu des pics à peine croyables par les nouvelles générations. Au Moyen-âge, l’invocation du Saint-Esprit, de la Vierge et des Saints était monnaie courante parmi la communauté des mendiants. Au point que l’Eglise elle-même s’en offusqua à maintes occurrences. Même les courants anti-catholiques y voyaient une dégradation intolérable de la dignité humaine. Ainsi, dès la fin du XVème siècle en Europe, des ouvrages sont édités pour alerter sur les « vrais » et les « faux » mendiants. Les « fourberies » de ces derniers sont décrites dans le détail, comme ce fut le cas dans « Liber Vagatorum » préfacé par Martin Luther où pas moins de 27 catégories de « faux mendiants » sont répertoriées. Les fidèles y sont invités à les reconnaître. Certes, disais-je, l’Europe a vécu cette phase au milieu d’un océan de misère et d’épidémies. Mais aujourd’hui, le Maroc, quoique globalement et relativement mieux portant, a atteint les cimes en la matière !

De plus en plus agacée par le phénomène, la vox populi marocaine en est aujourd’hui à se demander s’il existe réellement des mendiants « méritants ». En vérité, dans notre vieux pays, la mendicité s’est logée dans les esprits et les comportements à la faveur d’un passé maraboutique et makhzénien chargé d’ésotérisme et d’arbitraire. Le « Tout appartient à Dieu » gouverne encore notre imaginaire. A la naissance de son premier comme de son douzième enfant, le Marocain appartenant à la catégorie des gens de peu n’aura de cesse de répéter : « Allah, le Magnanime, le dotera de quoi vivre ; Dieu est l’unique et véritable donateur ; ses créatures ne sont que des intermédiaires ». Rien ne fait plus plaisir à la communauté des mendiants que le verset coranique qui stipule que : « En vos avoirs (il y a) une part (obligatoire) pour le quémandeur et le nécessiteux ». Pour cette mentalité fataliste, les riches ne se seraient pour ainsi dire enrichis que parce que Dieu l’aura voulu. Dans tous les cas de figure, cela n’aurait rien à voir avec le labeur acharné ou le génie entrepreneurial. Ainsi issue de la seule volonté divine, cette fortune est simplement placée en dépôt auprès de son détenteur ; elle ne lui appartient donc point.

Cette libéralité avec le concept même de la propriété est, en fait, la fille d’une vision du monde où l’on exècre l’argent corrupteur de la foi. Durant les siècles de décadence et de déchirements entre le « Bled Siba » et le « Bled Makhzen », de ce temps où la vie de tribus entières était suspendue à l’arbitraire des potentats locaux ou aux dégâts latéraux et collatéraux des « harkas » sultanales, seul le refuge sous les invocations d’Allah et son Envoyé au sein d’une zaouïa pouvait procurer quelque salut. Les disettes, les razzias, les pandémies, les assauts des armées étrangères tout au long et à proximité du littoral, les ponctions fiscales pour le moins pifométriques, le rapport originellement corrompu entre la population et les pouvoirs caïdal et makhzénien, tout cela concourrait à une insécurité –d’abord alimentaire – endémique. Avec une pluviométrie des plus avares, le Marocain n’avait plus qu’Allah à implorer. La « supplique de la pluie » (salate al istisqa), dont le rituel est toujours entretenu et encouragé au sommet de l’Etat, constitue un indicateur puissant à cet égard. Après avoir imploré Dieu, on supplie plus aisé que soi.

Tout le patrimoine de la « ‘Ayta » (décliné par les chikhate), du Malhoun et de l’héritage proverbial atteste de cette insécurité quasiment existentielle. Ce patrimoine consigne également l’exil (al ghourba) consécutif aux déportations collectives et massives, voulue ou subies (Les Ahmar et les Rhamna émigrés du Sahara, par exemple), aux fuites face aux massacres et même du fait de la disette. En ces temps, la circulation en Bled Siba ne pouvait se faire sans l’assistance d’un ou plusieurs « zattat » (accompagnateur, garde du corps). Le célèbre Miloud Behachemi El Ayadi, Caïd des Rhamna, en fit naguère l’un de ses premiers métiers après avoir vaillamment exercé celui de « raqqass ». Aussi l’imploration d’autrui pour assurer sa survie et même pour se faire épargner la vie (lamane) était-elle ancrée dans les mœurs.

Dans le « Bled Makhzen », le processus était tout autre. De par la signification même du vocable « Makhzen », qui, originellement, désignait un entrepôt destiné au stockage de vivres. D’où le mot français « magasin ». Parce que le pouvoir sultanal, secondé par ses représentants (caïds des tribus ou mouhtassibs au sein des quartiers marchands urbains), détenait théoriquement une puissance économique, il pouvait combler ou priver ses serviteurs des contenus des entrepôts. Peu à peu, le sens du vocable a évolué pour camper – d’ailleurs jusqu’à nos jours – les aspects les plus archaïques du fonctionnement de l’Etat. Du coup, toute promotion sociale, toute velléité d’enrichissement, toute ambition de quelque nature qu’elle puisse être, y compris le recouvrement d’un droit théoriquement reconnu, ne pouvait être envisageable sans servir les desseins du Makhzen et les desideratas de ses piliers et de ses lieutenants. L’ascension sociale, comme la descente aux géhennes de l’indignité, émanaient du seul Makhzen. Feu Hassan II en a offert, durant son long règne, l’illustration à la fois shakespearienne – l’embastillement de la famille Oufkir ou des frères Bourrequat – et cornélienne – « Les grands desseins autorisent quelques dégâts », répétait-il –. « Représentant de Dieu », « successeur et descendant du Prophète », Hassan II a enfoncé le dernier et le plus long clou de cet aspect de la « makhzénité » dans l’imaginaire de ses « sujets ». C’est cette makhzénité-là, éminemment pavlovienne, qui a instauré l’économie de rente où les agréments de toutes sortes sont distribués proportionnellement au niveau d’« allégeance » aux intérêts sécuritaires, pécuniaires et économiques du Makhzen. Cette pratique a été tellement intériorisée par l’imaginaire marocain que les foules, haletantes, le regard aux aguets, poursuivent Mohammed VI lors de ses déplacements pour lui remettre des demandes…d’agrément de taxi ! Une makhzénité à partir de laquelle tout émane et à laquelle tout revient. Hassan II l’a même doté des armes constitutionnelles et institutionnelles dont certaines continuent à camper dans les interstices de la loi suprême de 2011.

Par conséquent, le substratum des valeurs propres au « Bled Siba », tout comme l’agrégat des normes makhzéniens omnipotentes, ont concouru à la pérennisation de ce mental fait de soumission, de petitesses, de lâchetés et de viscosité. Un mental qui semble s’être débarrassé de toute dignité. Le mal-être social algérien ou tunisien, de nos jours bien plus systématique, voire systémique, que celui qui traverse la société marocaine, n’a jamais atteint ce degré de bannissement de la dignité humaine. Le fameux « nif » algérien, pur produit de la fausse fierté d’un peuple écorché vif, interdit de tendre la main, pas même d’exercer l’activité de cireur si répandue chez nous. Le Tunisien a été suffisamment formaté par feu Bourguiba à l’aune de l’« obligation de survie » qui s’impose à tout micro-Etat. Suffisamment pour s’interdire de tendre la main à autrui. Un tunisien fera toujours l’effort de te fourguer un service ou un produit dans les conditions qui lui sont le plus favorables, mais il ne te tendra jamais la main pour obtenir quelque obole.

Devenue une seconde nature dans nos villes, nos quartiers et même au sein de nos familles, s’appropriant le nom d’Allah en le mêlant aux plus désuètes de nos balivernes, la mendicité a atteint les échelons supérieurs de la société. En témoigne la manière par laquelle les marchés sont traités de gré à gré, le népotisme qui souille l’affectation aux emplois et même les hautes fonctions publiques et ces passe-droits obtenus souvent au moyen des supplications : « Fais - qu’Allah préserve tes enfants - tout ce qui est en ton pouvoir pour m’arranger » (Ghir chouf kif tdir, Allah y khali lik loulidate) ! A l’encontre de toute procédure normative. Au mépris de la loi.

C’est dire l’extrême difficulté à expurger cette tare que le Makhzen continue à encourager par ses pratiques économiques, sociales et administratives. Un sursaut d’indignation est plus que jamais nécessaire. Une révolution culturelle s’impose à cet égard comme au chapitre des biens mal acquis !

Par Abdessamad Mouhieddine
Source : bled.ma/




0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top