La tradition hébraïque du péché originel accusait Eve, tentée par Satan, d’avoir tenté à son tour son époux Adam ; le Coran leur a attribué, à tous deux, égalité de faute. En dépit de cette attitude identique des deux sexes devant les tentations de Satan, la tradition arabo-musulmane a frappé la femme d’infériorité.

Lorsque l’Islam entra en contact avec les juifs, les chrétiens et les mages, il réussit à intégrer leurs conceptions religieuses qui ne tardèrent pas à ressusciter sous des formes musulmanes. C’est ainsi qu’on rapporte que Moïse, conversant avec Satan, obtint de lui un conseil qui consiste à ne jamais rester seul avec une femme, car le diable qui s’y trouve pourra l’induire en tentation.

Ceci dit, la question de la femme est toujours d’actualité et devient inévitable chaque fois qu’on aborde l’Islam devant un public occidental. Les arabo-musulmans qui reviennent souvent sur ce sujet avec passion, escamotent curieusement les analyses, les interrogations et les réflexions neuves touchant notamment l’apport du Coran à ce sujet. Ils évitent les vraies questions en ne cessant de répéter que le Coran a amélioré le statut de la femme en l’élevant à la même dignité spirituelle que celle de l’homme, ou que le femme en « Islam » n’est pas soumise, comme sa consœur en Occident, à une dure compétition sociale et économique avec l’homme. Arguments qu’on entend d’ailleurs souvent chez les musulmans qui militent pour un modèle islamique de société.

Les occidentaux, à l’inverse, soulignent l’infériorité de la femme dans les sociétés musulmanes : polygamie, répudiation, voile, ségrégation des sexes, réclusion ou enfermement dans les tâches domestiques, dépendance à l’égard du mari, incapacités juridiques, etc.

Pourtant, dans ces arguments objectifs et subjectifs on néglige ou on refuse de partir de données communes à la condition féminine dans toutes les sociétés données qui, en dépit de nombreux efforts d’émancipation, notamment en Occident moderne, persistent encore.

Notons qu’à son avènement, le Coran trouvait une situation si fortement établie depuis fort longtemps qu’il ne parvenait pas à modifier sur l’essentiel : les structures élémentaires de la parenté, le contrôle de la sexualité, l’héritage, l’intégrité du corps, l’accès aux avantages sociaux, culturels et politiques… qui, dans beaucoup de groupes sociaux, continuent d’être réglés par des coutumes étrangères aux indications du Coran et aux normes du droit musulman ; d’ailleurs, même au Yémen ou en Arabie, berceau de l’Islam, le droit bédouin n’a pas été entièrement éliminé par le droit musulman. Or, nous savons tous, le rôle joué par les structures élémentaires de la parenté dans la circulation des biens, des pouvoirs, des personnes dans une société. Les échanges de femmes obéissent à des stratégies d’enrichissement, de domination, d’autoprotection qui dépassent l’intérêt de la personne échangée. La sécurité de l’individu est liée à la puissance du clan qui assure sa protection ; contrairement à l’homme qui ne quitte jamais la famille, la femme peut passer dans un autre clan pour sceller une alliance. Voilà pourquoi le contrôle de la sexualité des femmes est rigoureusement défini dans le code de l’honneur qui continue à s’imposer dans bien des sociétés méditerranéennes patriarcales de tradition chrétienne ou musulmane. Dès lors, la question la plus pertinente à propos du statut de la femme est de savoir jusqu’à quel point les nouvelles dispositions introduites par le Coran ont-elles pu modifier le fonctionnement des structures élémentaires de la parenté, et non pas seulement certaines dispositions juridiques et le cadre éthique et religieux des systèmes antérieurs ?

La situation et le statut de la femme dans le monde arabo-musulman montrent bien que le Coran a plutôt agi sur la dignité de la personne plus que sur les structures élémentaires de la parenté. Malheureusement, il est vrai qu’il manque terriblement des études sociologiques et anthropologiques précises de l’application du droit musulman dans chaque société pouvant permettre de répondre à la distinction entre le poids de l’influence des structures et la modification par le Coran du cadre éthique et religieux du fonctionnement d’échange des personnes et des biens.

Bref, par sa condition biologique qui la voue à la reproduction de la vie, donc à la circulation du bien le plus précieux dans toute société, la femme a partout fait l’objet de stratégies de la part des hommes qui ont le monopole du contrôle de la circulation des biens et des rapports de force entre familles, clans et tribus. L’apparition de la pilule contraceptive a permis à l’émancipation de la condition féminine d’atteindre le niveau fondamental des stratégies aussi anciennes que les sociétés humaines. Et nous connaissons tous, les débats psychologiques et psychanalytiques autour de la « libération » sexuelle et tous les tabous qui l’ont réprimée, contrôlée avec un code implacable qualifié d’«éthique» et de «religieux».

Les conditions historiques, culturelles, politiques, économiques, démographiques…, où ces débats commencent à voir le jour dans les sociétés musulmanes invitent à la prudence afin d’éviter de prononcer en toute hâte des condamnations catégoriques à la manière des «féministes» légitimement révoltées, ou, au contraire faire des discours péremptoires en vue de protéger un statut divin et supérieur à tout ce que les hommes ont conçu ailleurs. Ainsi donc, il n’y a rien de plus complexe et de plus dérisoire que d’engager des discussions sur les versets coraniques qui parlent de polygamie, de répudiation, d’héritage, de supériorité de l’homme sur la femme, de voile, de mariage licite et illicite. Tous ces versets ont déjà fait l’objet d’explications juridiques de la part des exégètes, fondateurs d’écoles, tel que Shâfi’i, etc. Toutefois, aucun de ces « oulémas » n’a été capable de relativiser ces versets en les mettant en rapport avec les conditions historiques qui prévalaient au temps du Prophète.

C’est dans les perspectives ouvertes par cette problématique dans les sociétés arabo-musulmanes actuelles que les femmes qui travaillent sont poussées par leur condition, à être plus avancées que les hommes et sont amenées à transgresser les limites qui leur sont imparties par le pouvoir patriarcal. Ainsi donc, elles ont plus à revendiquer que les autres groupes sociaux opprimés et font peur aux hommes qui sont prêts à les soumettre à une nouvelle servitude, islamistes entre autres, plutôt que les reconnaître comme leurs égales. A part Bourguiba, aucun dirigeant arabe n’a eu l’audace de prendre des mesures en faveur des femmes. Ni Nasser, ni le Baâs n’ont osé rien entreprendre au bénéfice de ces dernières. Tout le monde s’est accordé pour les mettre au travail dans les champs, dans les bureaux et à l’usine, mais personne n’a songé à rompre avec le passé et à leur reconnaître des droits. Mais néanmoins, certains intellectuels arabo-musulmans avaient osé étudier le Prophète Mohamed et le Coran comme éléments relevant de l’analyse historique en remettant ainsi en cause non seulement le fonctionnement des structures élémentaires de parenté, mais également tout l’édifice sur lequel repose la législation musulmane, c’est-à-dire l’autorité religieuse.

Contrairement à certaines études récentes, des chercheurs arabo-musulmans ont mis le doigt sur l’origine du mal en signalant « qu’un lien assez étroit lie le problème de la réclusion à celui des classes ». De même, dans le Harem politique, la marocaine Fatima MERNISSI n’a pas pris suffisamment en compte la genèse historique de l’Islam, le milieu dans lequel il a éclos et s’est épanoui, l’influence des ambitions individuelles, de la position sociale des chefs et des luttes de factions sur son devenir. Chercher à opposer un «hadith» à un autre, c’est contribuer, inévitablement, à sacraliser le texte et à en faire la référence ultime. En effet, en restant au niveau du texte, la pensée et la réflexion critiques peuvent se trouver coincées et contaminées par le point de vue qu’elles critiquent.

Historiquement, il est à rappeler que c’est dans les villes musulmanes que les femmes ont été asservies. L’irruption de la masse des femmes esclaves, consécutives aux conquêtes, a totalement bouleversé la société arabo-musulmane, au lendemain de l’Islam. L’existence de la femme «libre» va être réglée comme le contraire de la femme «esclave» (jariya). Les hommes vont donner libre cours à leurs fantasmes avec les jawari, c’est-à-dire les esclaves, et leurs femmes seront réduites au statut de «mère des enfants» (Oum al-awlad). Dans la société abbasside, les femmes esclaves seront de loin plus cultivées, plus libres et plus recherchées que les femmes dites libres.

C’est à nouveau des villes que partent, à présent, les mouvements de libération des femmes. Au Maghreb, il ya des milliers de femmes, de jeunes adolescentes qui sortent des milieux populaires, qui ont une éducation arabe plus qu’européenne et qui luttent pour leur émancipation sans avoir en tête le modèle occidental, mais simplement le refus de l’autorité du père, du frère, du mari ou, tout simplement, de cet establishment religieux que forment les muftis et les «khatib» de certaines mass-média et des mosquées.

Le drame de la femme arabo-musulmane fait toujours partie de l’actualité. Et, les progressistes et les démocrates qui répondent aux partisans de son asservissement en ce début du 21ème siècle sont pris en « otages », persécutés par des gouvernants et les islamistes qui n’hésitent pas à ordonner l’autodafé de leurs livres interdits. Voilà qui en dit long sur le sable mouvant dans lequel s’enfoncent les sociétés arabo-musulmanes et leurs idéologues réactionnaires et obscurantistes. Mais malgré tout cela, les démocrates et les progressistes continueront aussi longtemps qu’il faudra, à combattre, avec des arguments connus, des pouvoirs en place qui laissent les islamistes façonner, par une sorte d’esprit persuasif ou dissuasif, la jeunesse et exigent des intellectuels de s’abstenir de toucher à la question religieuse.

Saïd CHATAR




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