Du bon usage des concepts. Les concepts sont les « produits d’une construction de l’esprit ». Cette construction mentale et abstraite n’est pas neutre. Elle est le produit d’un ensemble de facteurs, tels que l’état d’esprit du concepteur, sa vision, ses convictions, ses stratégies et ses finalités, qui lui confèrent ses propres caractéristiques. 

Ces différents facteurs sont en général difficilement cernables de prime à bord. Seule l’utilisation du concept peut donner, plus au moins, des indications significatives sur les intentions de l’utilisateur. Et c’est précisément la question de l’emploi de deux concepts par Mme le Ministre des MRE, Nezha Chekrouni, qui suscite cette interrogation et justifie ce droit de réponse.

En effet, interrogée récemment (1) sur la création du CSCME et sur le vote MRE en 2007, Mme le Ministre a déclaré textuellement : « Un des avantages majeurs que constituera ce Conseil, c’est sa souplesse dans son fonctionnement ». Précisant un peu plus sa pensée elle ajoute : « Il ne s’agit pas « de « débaucher » les MRE de leurs pays de résidence, mais de les engager dans un rôle d’acteurs à distance ». De prime abord, ce court extrait nous livre deux indications importantes : la première se présente sous forme d’une définition du rôle que devront jouer les membres du futur CSCME à savoir : « un rôle d’acteurs à distance ». La deuxième indication situe plus ou moins la vision qu’elle se fait de son fonctionnement et de son organisation. Elle nous suggère l’idée d’un Conseil « souple dans son fonctionnement ».

Le propos de cette réflexion n’étant pas de polémiquer, loin sans faut, mais d’essayer de comprendre ce que sous entend la déclaration de Madame le Ministre, toute l’analyse sera, par conséquent, centrée sur deux questions principales : Que signifie la notion de MRE « acteurs à distance » ? Et que veut dire un CSCME « souple dans son fonctionnement » ?

Ces interrogations sont d’autant plus légitimes que Mme le Ministre annonce qu’elle ne sera pas inactive en 2007 : « Je serai de la partie”, affirme t’elle.

MRE : « acteurs à distance » ?
C’est un fait. Le développement technique et technologique permet aujourd’hui d’économiser le temps et de réduire les distances et les espaces. Vendre, enseigner, communiquer, s’informer, travailler à distance sont devenues des opérations quotidiennes, ordinaires, presque banales. Les personnes qui ont fait le choix de ce mode de vie « à distance » se révèlent des acteurs sociaux et économiques des plus dynamiques. Fait non moins remarquable, ces mêmes technologies ont permis d’une manière substantielle l’élargissement du champ de l’expression politique et démocratique. Exercer les attributs de sa citoyenneté de loin n’est plus un obstacle insurmontable.

En effet, le vote électronique, qui constitue l’une des manifestations les plus significatives de cette expression, permet aujourd’hui de voter à distance, du domicile, ou de n’importe quel endroit de la planète. Ce système, et ce sont là quelques uns de ses avantages, permet également de « faciliter l’acte civique en lui-même », de réduire le taux d’abstention, de favoriser la participation des jeunes et de revigorer ainsi la démocratie...

Mais en dépit de toutes ces facilités et ces apports à la pratique de la démocratie, la généralisation de ce système rencontre les résistances les plus fortes. Car, et « afin de garantir l’anonymat, le secret et la sécurité du vote », les adversaires du vote électronique à domicile ou dans les bureaux de vote considèrent que « le rapport à la citoyenneté induit une démarche volontariste de la part des électeurs » et que l’instauration « d’un rapport passif ne serait pas une bonne chose. »(2). Ainsi, si l’exercice des droits civiques à distance, par la voix électronique ou par procuration, est un acte citoyen dont la légitimité et la légalité juridique ne sont nullement contestables, la participation effective et directe, qui passe par l’urne et son rituel habituel, reste la forme la plus accomplie de l’expression démocratique.

Dans le cas qui nous préoccupe, à savoir l’exercice effectif du droit de vote par les MRE, le recours aux technologies de l’information et de la communication est une piste sérieuse qui méritait d’être explorée. Cette forme d’exercice de la citoyenneté qui passe par l’usage des outils informatiques, peut, en effet, se révéler judicieuse pour assurer la participation des 3 millions de MRE et assurer leur implication dans les processus politiques et électoraux engagés au Maroc. Malheureusement, cette option n’a pas été retenue. Le gouvernement a choisi, pour des raisons qui restent à étudier et à approfondir, une autre voie qui s’est très vite révélée complexe et impraticable. Les MRE se sont vus reconnaître pour 2007 la possibilité de voter au Maroc dans leur lieu de travail, dans leur lieu de résidence, ou celle de leurs parents. Mais, pour accomplir ce droit civique fondamental ils devront effectuer un déplacement périlleux et coûteux en direction de ces lieux en dehors de la saison traditionnelle du « transit » et de surcroît au début du mois de septembre en pleine période de rentrée scolaire.

Faute de les impliquer politiquement ou de rapprocher les plus jeunes d’entre eux de leur pays d’origine, cette formule n’a fait qu’accentuer un peu plus les « distances ». En tout cas, l’échec patent de l’opération d’inscription sur les listes électorales ouvertes dans les consulats du royaume (du 5 avril au 4 mai) est la réponse la plus significative que les MRE et leurs ONG puissent y apporter. Les appels au boycott (3) de la participation des MRE aux élections de septembre 2007 se multiplient.

Quant à la nature et l’importance du rôle que les MRE devront jouer dans le processus de mise en place et du fonctionnement du futur Conseil, la déclaration de Mme le Ministre soulève des interrogations d’un autre ordre : Comment le futur CSCME peut-il engager les MRE à distance ? Comment pourront-ils jouer de là où ils se trouvent un « rôle d’acteurs à distance » ? Par délégation ? Par personnes autoproclamées ? Par fonctionnaires et experts désignés ou bien par des MRE démocratiquement élus ?

Les MRE : des ubiquistes ?
Les MRE ne sont pas des ubiquistes. Mais, ils sont dotés d’une faculté extraordinaire plus forte que le don de l’ubiquité – l’amour inconditionnel de la patrie- qui leur permet pour servir le Maroc de se démultiplier, d’être omniprésents, d’être ici et la bas. Au nom de la solidarité nationale, ils ont, à distance, (transfert de devises, actions de solidarité des ONG) aider à construire des milliers d’habitations, des dispensaires, des écoles, des routes, ils ont creusé des puits et irriguer des terres jusque dans les endroits les plus reculés du pays. Ils ont ainsi contribué, de loin et à distance, directement ou indirectement, à la réduction de poches de misères et de pauvreté, développé des régions entières et comblé les déficits les plus lourds de l’Etat. Mais, et c’est là le vrai paradoxe, si le pays tout entier loue cet effort de solidarité et cet engagement patriotique au service de la nation et reconnaît l’importance de cette contribution, leur reconnaître un droit constitutionnel des plus légitimes qui se traduit par le vote et l’éligibilité, semble un exercice de haute voltige et une ligne rouge qu’aucun gouvernement n’ose franchir depuis 1992. Et lorsqu’un membre important de ce même gouvernement suggère, à quelques semaines des élections législatives et dans la perspective d’un CSCME, de faire jouer aux MRE, dans un domaine aussi sensible que la citoyenneté, le « rôle d’acteurs à distance », l’incompréhension et le malaise augmentent d’un cran.

Nonobstant cette déclaration et les motivations des uns et des autres (Ministre, partis, ONG, CCDH) ce qui doit prévaloir aujourd’hui c’est l’instauration d’une démocratie et d’une citoyenneté véritables qui intègrent plus qu’elles n’excluent. SM le Roi a réaffirmé cet ardent désir en déclarant : « Aux citoyens je dis : la citoyenneté responsable exige une participation positive à tous les volets de la vie nationale. Voila pourquoi, on n’attend pas de vous seulement d’exprimer vos suffrages, ni de concevoir la politique comme un exercice qui dure le temps d’un scrutin, ou comme une profession partisane réservée à l’usage exclusif de la classe politique…. » (lire la suite, in.discours du 14 octobre 2006)

S’écarter de cette orientation ou tenter de réduire son impact c’est courir un double risque : 1) « rater » l’occasion de créer une institution moderne, fiable, représentative et 2) décevoir une fois de plus une communauté qui a fait preuve jusque là de beaucoup de patience et de responsabilité. Car, à force de nier aux MRE une implication directe au processus politique, à force de refuser de les associer à la prise des décisions, à force de dénigrement et de rejet, à force de manœuvres dilatoires et de stratégies biscornues, on risque de créer un MRE d’un genre nouveau : un MRE distant, un MRE distancier qui finira un jour par mettre une distance significative entre lui et sa culture, sa langue et son pays d’origine.

Les MRE, citoyens responsables et actifs qui sont des contribuables assidus au bénéfice de l’ensemble de la communauté nationale, ont vocation à jouer dans la vie politique nationale un rôle de citoyens responsables et actifs. Les cantonner dans un « rôle d’acteurs à distance », reviendrait à les déresponsabiliser et à les désintéresser. Il y a, grosso modo deux formes de citoyennetés : une citoyenneté « passive » qui déresponsabilise et puis une citoyenneté active et participative qui donne au citoyen la liberté de choisir ses représentants et de décider librement de ce qu’il juge bon et utile pour ses intérêts et ceux de son pays... C’est ce type de citoyenneté « manifestation d’une identité culturelle et d’une histoire commune » qui exprime « le rattachement à une même communauté politique, la nation », qui responsabilise et intègre, que notre pays doit valoriser et que le futur CSCME doit incarner et promouvoir.

Et lorsque Mme Nezha Chekrouni, souligne dans cette même déclaration ceci : « je ne peux que me féliciter que le terme de citoyenneté soit devenu une réalité pour tous. J’ai toujours défendu que l’exercice de la citoyenneté était une priorité pour nos compatriotes », il va sans dire que les MRE et tous les démocrates ne peuvent qu’acquiescer et être d’accord avec elle. Ce là est d’autant plus vrai lorsqu’elle ajoute que « le processus de construction politique d’un Etat de droit ne peut se faire sans la participation de l’ensemble des citoyens ». Là où il y a divergence c’est sur la nature de cette participation : active ou passive ?

Un CSCME « souple dans son fonctionnement » ?
Les critiques adressées aux institutions et administrations nationales sont en général assez sévères. L’image qui prime est celle d’institutions archaïques et hostiles à tout effort de modernisation et d’adaptation, régies par des règles rigides. Ces critiques sont sévères, mais, il est très difficile de cacher le soleil avec un tamis.

Aussi, quand Mme le Ministre, Nezha Chekrouni, suggère de la souplesse dans le fonctionnement du futur CSCME, on ne peut que lui donner raison sur le fond. Car la remise en question de toutes ces administrations nationales rigides, bureaucratiques et fermées dont le fonctionnement entrave lourdement le bon essor de notre économie et notre progrès social, est, en effet, une posture salutaire.

La modernisation de notre système institutionnel et administratif s’impose aujourd’hui comme une nécessité impérieuse. Notre pays doit « repenser » la manière dont fonctionnent ses institutions et son administration. Intégrer dans ce fonctionnement un peu plus de souplesse, de transparence, d’autonomie et de fiabilité est sans doute l’une des conditions essentielles pour garantir sa réussite et assurer son essor. Aujourd’hui, dans tous les pays modernes et performants, l’administration n’est « plus simplement un acteur responsable de la mise en œuvre des mesures dictées par le politique » mais « devient un acteur d’impulsion ». C’est en injectant dans le fonctionnement de ses institutions et de son administration de la souplesse, en luttant contre le formalisme, la rigidité, le centralisme, l’esprit de chapelle, l’absentéisme chronique et la corruption ambiante, que notre pays pourra relever les grands défis de demain et ainsi rejoindre le concert des nations les plus modernes et les plus performantes.

Un CSCME, fiable et démocratique ? Comment ?

« Penser » sérieusement la manière dont fonctionnera ce CSCME, mettre à sa disposition les mécanismes et les règles de gestion les plus souples et les plus fiables est certainement la meilleure façon de lui permettre finalement de s’imposer à tous tout d’abord comme :
  • une institution souple qui travaille en confiance, en coopération et en partenariat avec toutes les instances concernées par les affaires des MRE,
  • une institution fiable et efficiente qui assure les liens entre marocains du « dehors » et nationaux et qui fait de la proximité, de l’écoute et de la gestion rationnelle des affaires quelques une de ses valeurs fondamentales,
  • une institution ouverte et transparente qui facilite le débat et l’échange, capable de créer une dynamique orientée vers la conciliation des besoins des MRE et les intérêts supérieurs de la nation.
  • une institution démocratique et représentative qui assure équitablement et totalement l’égalité, la parité et l’équité au profit du plus grand nombre de MRE.
  • une institution forte capable de jouer un rôle central dans la défense des droits et intérêts de nos concitoyens dans les pays d’accueil, en terme d’identité culturelle et de défense des droits fondamentaux (travail, logement, retraite, éducation…)
Ce sont là quelques unes des caractéristiques fondamentales d’une institution moderne, démocratique, souple dans son fonctionnement rigoureuse dans sa composition, forte de ses prérogatives et ses moyens, capable non seulement de renforcer l’attachement des MRE avec leur pays, mais, plus encore, de rendre leur contribution à son progrès économique et social plus conséquent.

Si le terme de « fonctionnement souple » utilisé par Mme le Ministre englobe toutes ces vertus, s’il s’inscrit dans la philosophie définie par SM le Roi Mohamed VI, on ne peut que la féliciter de sa franchise. Mais, afin d’éviter la confusion et les conclusions hâtives, certains points de sa déclaration méritent plus ample explication. Ainsi quand elle dit que « de facto, il n’y a pas de contraintes comme l’obligation d’une présence physique permanente au Maroc. La philosophie de la structure institutionnelle sera la rencontre, l’échange, le transfert, le partage,…pas la gestion de dossiers. », un effort de clarification, notamment au sujet de « présence physique permanente au Maroc » et « la gestion de dossiers. », est plus que nécessaire.

Gardons le cap
Il faut garder le cap. C’est impératif. Ce cap a été fixé par les discours de SM le Roi Mohamed VI (2005/06) qui définissent clairement le CSCME comme un « outil démocratique et efficient » et le qualifient d’« espace de dialogue et force de propositions », permettant la participation des MRE « à un Maroc solidaire » et à la « défense des causes nationales à l’extérieur »… Toute autre posture qui n’intègre pas cette vision, qui n’envisage le CSCME que comme un « doublon », une « institution alibi » inutile et inféodée à une multitude d’administrations concurrentielles plus que partenaires ne peut que nuire à sa crédibilité et à sa stabilité.

Garder le cap fixé par SM le Roi, revient concrètement à inscrire l’action du CSCME dans la durée, de le doter de pouvoirs et de moyens réels, de l’orienter résolument vers la défense des intérêts supérieurs des MRE, de l’intégrer véritablement dans le processus démocratique en cours et, enfin, l’envisager sérieusement comme un élément clef de la mise en œuvre d’une citoyenneté MRE réelle et participative.

En revanche, instaurer un CSCME « géré à distance », par procuration, ou par personnes interposées, privé de ses prérogatives les pus élémentaires, c’est commettre une vraie faute politique.

A ne pas en douter, la déclaration du Ministre des MRE qui arrive à un moment crucial, a une portée symbolique et politique. En effet, à quelques mois des échéances législatives, rien de plus légitime et de plus sain que de voir Mme le Ministre jouer le rôle qui est le sien : exprimer sa vision du CSCME et positionner son département ministériel dans la perspective des échéances futures. Il n’en demeure pas moins que cette déclaration peut être analysée comme une interférence dans le déroulement du processus de consultation conduit par le CCDH sur la base d’une mission royale.

Et si, aujourd’hui, de nombreuses ONG ont accepté de participer à ce processus, c’est justement, comme le reconnaît d’ailleurs Mme Nezha Chekrouni, parce qu’il « permet d’apporter un regard nouveau et frais » et parce qu’il leur permet de formuler librement et directement leurs visions du CSCME. La vocation première du questionnaire envoyé à des milliers de MRE par le CCDH n’est-elle pas de permettre l’identification et la collecte des avis les plus sérieux et des propositions les plus pertinentes à ce sujet ?

Attendons donc la fin de ces consultations et le résultat du dépouillement de ce questionnaire. Laissons le CCDH aller jusqu’au bout de son travail et au terme de sa mission. Attendons sereinement la décision finale qui revient à SM le Roi et à lui seul.

Mais restons fermes sur les principes et gardons à l’esprit cette remarque oh combien significative d’un historien grec, Thucydide (vers 460 av. J-C), cité en exergue à son livre par l’auteur de « la fracture citoyenne » (3), qui écrivait il y a fort longtemps : « Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer non pour un citoyen paisible mais pour un citoyen inutile ».

C’est indéniable. Pour ne pas rester ces éternels citoyens « virtuels » et ces perpétuels « pourvoyeurs » de devises, aimés, jalousés et détestés à la fois, les MRE, qui refusent fermement le statut de « citoyen inutile » et qui aspirent à l’exercice d’une citoyenneté participative, pleine et entière, doivent aujourd’hui « agir pour ne pas subir » demain.

Mohammed Mraizika

1) Interview de Rachid Hallaouy, publié le 30-4-07
2) Stéphane Rozès, Iinstitut de sondage CSA.
3) Appels lancés par des Collectifs associatifs à Paris, à Strasbourg, à Bruxelles
4) A. Belguendouz, « Marocains du pays et marocains d’ailleurs. Fracture citoyenne ».Imprimerie Beni Snassen, décembre 2006






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