Le développement du terrorisme et de la radicalisation de jeunes gens dans les pays européens ou au Proche-Orient a donné lieu à de nombreux ouvrages dans lesquels les auteurs tentent d’apporter une explication plus ou moins convaincante à la montée en puissance de ce phénomène.

Auteur en 2006 de l’essai « De l’Islamisme, une réfutation personnelle du totalitarisme religieux », l’écrivain marocain de langue française, Fouad Laroui, a choisi de traiter ce thème sous la forme d’un roman, « Ce vain combat que tu livres au monde » (éditions Julliard), qui retrace la dérive vers l’extrémisme d’un jeune immigré en France, de Paris à Raqqa. Comment et pourquoi Ali, un informaticien installé depuis dix ans en France où il vit avec Malika une jeune femme née en France, va-t-il sombrer dans l’obscurantisme ?


Sans trop tomber dans la victimisation insupportable qui apporte régulièrement de fausses réponses à de vrais problèmes, Laroui montre comme souvent, il suffit de quelques déceptions et d’une mauvaise rencontre pour faire basculer des jeunes gens fragiles qui, après un bon lavage de cerveau, se retrouvent embrigader dans l’extrémisme radical qui usurpe un vocabulaire religieux alors même que la religion prise en otage n’est qu’un prétexte. Comme l’écrit Fouad Laroui, « il y a très peu de religion dans tout cela ». C’est d’ailleurs pourquoi il est important de déconstruire le discours extrémiste en lui opposant les valeurs de l’Islam du juste milieu, comme le fait le Roi du Maroc.

Certes, la « littérature engagée » est souvent lourde et didactique, mais le roman surpasse cet inconvénient grâce au savoir-faire de cet auteur doué, qui manie bien la finesse et l’humour. L’un des mérites de l’ouvrage est de mêler la grande Histoire à l’aventure de son personnage. Il évoque au fil de son récit les véritables frustrations des Arabes : le remodelage du monde arabe par Sykes et Picot, en 1916 ; la trahison de la Grande Révolte arabe et les promesses fallacieuses de Lawrence ; le drame de la Palestine ; l’échec du rêve nassérien ; la révolution de Khomeiny en Iran qui a libéré des forces rétrogrades qui se sont répandues comme des métastases ; l’invasion et la destruction de l’Irak par les États-Unis qui ont ainsi créé le chaos permettant la naissance de DAECH… Tout un passé « qui reste le présent des Arabes ». Cette « série de trahisons, de mensonges et de malentendus », dont le monde arabe a été la victime, et dont il continue à l’être (« Les droits de l’homme ? Pas pour les Arabes, ni pour les musulmans ») bouleverse aujourd’hui toute cette région du monde et nourrit un illusoire « retour aux origines » brandi par les extrémistes. Il s’en suit un engrenage dans lequel s’empêtre le héros du roman, à l’instar de milliers d’autres égarés, venus des pays européens ou du Maghreb, qui se retrouvent en Syrie ou en Irak, pour servir de chair à canon sans trop savoir pourquoi. L’ouvrage aborde également la question de l’intégration.

Si l‘on a choisi de vivre en France et de devenir français, si l’on est né en France, il faut accepter l’héritage national, le faire sien comme un acte de foi, quelle que soit son origine parce que c’est ainsi qu’on crée un creuset favorisant le vivre-ensemble et le désir de faire de grandes choses ensemble.

L’historien Ernest Lavisse écrivait « Il y a dans le passé le plus lointain une poésie qu’il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique ».

En fin de compte, comme le souligne un personnage du récit, « les petits gars de banlieue, les petits Rachid, Mamadou et Fatima qui sont nés et ont grandi ici [en France]… Ils n’ont pas le choix eux.

S’ils ne se reconnaissent pas dans le roman national, ils sont où ? Ils sont qui ? » Encore faut-il que ce roman soit affirmé vigoureusement et qu’il cesse d’être écorné, bafoué ou ridiculisé par les idéologies cosmopolites qui prolifèrent depuis mai 1968. Et, en même temps, il faut qu’à côté de ce roman, soit aussi enseigné les acquis de la civilisation arabo-islamique dont les sciences, la médecine, la pensée, les arts ont illuminé la période du VIIe au XVe siècle Si Malika accepte l’assimilation et adhère au « roman national », Ali refuse de faire partie du récit national et se veut étranger dans le pays où il a choisi de vivre. L’absurde engrenage du ressentiment en fera une proie facile pour les sergents-recruteurs de l’extrémisme. Lors des massacres du 13 novembre 2015, Ali finira par se demander « qu’est-ce que je fais ici »… Mais trop tard !

Par Dr Zeina el Tibi
Paru dans Al Ayam (Liban)



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