Ali Amar, cofondateur et directeur de publication du site Le Desk, décrypte le contexte médiatique et les raisons de l’échec de son site d’investigation.

Depuis le 10 octobre, la « twittoma » voit fleurir le hashtag #SoutenonsLeDesk. La communauté des influenceurs marocains de Twitter s’est mobilisée depuis que le site d’informations Le Desk a annoncé qu’il fermerait fin octobre, faute de moyens. Né il y a un an, le site d’information s’était placé dans le sillage de Mediapart en promettant un journalisme d’investigation. Ses fondateurs visaient 10 000 abonnés au bout d’un an pour atteindre l’équilibre budgétaire. Le 10 octobre, ils n’étaient que 1 000. Et après une semaine de mobilisation, jeudi 20 octobre, le compteur affichait 374 nouveaux abonnés. « Cette campagne ne changera pas grand-chose à l’issue, concède le directeur de la publication du Desk, Ali Amar. Mais elle doit se transformer en quelque chose de plus grand. Cet élan de solidarité dépasse Le Desk. Des personnes nous disent qu’elles ne sont pas toujours d’accord avec nos publications mais ont acheté un abonnement par souci du pluralisme. Le plus important est cette prise de conscience. »

Ancien directeur de la rédaction du Journal, précurseur de la presse indépendante née à la fin des années 1990 au Maroc, Ali Amar, 49 ans, tire les leçons de l’expérience du Desk, entre contraintes économiques et boycottage.

Pourquoi cette mobilisation ne s’est-elle pas manifestée avant l’annonce de votre fermeture ?
Le Desk n’a jamais montré de signe de faiblesse. Tant que l’on suivait l’actualité, personne ne se rendait compte que nous étions très loin de la rentabilité. On nous prêtait des moyens que nous n’avions pas. En moyenne, il faut compter trois années d’autofinancement ou de réserves. Nous avons démarré avec une enveloppe de 6 millions de dirhams (environ 554 000 d’euros), ce qui est largement inférieur à nos confrères du secteur.

Aujourd’hui, nous sommes à bout de souffle financièrement. Sur le plan éditorial, nous sommes satisfaits du travail réalisé et la reconnaissance du public est là. Nous sommes rapidement devenus l’un des premiers sites francophones.

Votre modèle repose d’abord sur les abonnements. Comment ont-ils évolué en un an ?

Le Desk a un bon millier d’abonnés à l’année, dont 5 à 10 nouveaux par jour. La corrélation est forte entre les contenus et les abonnements, avec des pics, notamment quand nous proposions des enquêtes pertinentes. Certaines personnes ne lésinent pas à s’abonner pour lire un article qui les concerne. Mais il nous fallait absolument atteindre environ 10 000 abonnés au bout d’un an, dans le cadre d’un modèle sans publicité, pour faire vivre une équipe qui compte une vingtaine de salariés, dont dix journalistes.

Après avoir d’abord refusé la publicité, vous avez finalement proposé une offre « freemium », avec des contenus gratuits et de la publicité. Quel en est le bilan ?

En réalité, la publicité sur notre site est quasi inexistante. Nous avons totalisé trois annonceurs avec trois petites campagnes qui représentent un chiffre d’affaires ridicule.

Comment l’expliquez-vous ?
D’abord, nous sommes des pionniers confrontés à des problèmes objectifs : l’utilisation de la carte bancaire n’est pas généralisée ; le fait d’acheter de l’immatériel ou de l’information sur Internet n’est pas un réflexe ; l’abondance d’une information gratuite que certains lecteurs jugent suffisante. Il nous aurait fallu plus de temps et de démarches pour élargir notre base d’abonnés.

Estimez-vous par ailleurs être victimes d’un boycottage publicitaire ou de l’indifférence des annonceurs ?

Certes, il y a une forme d’indifférence, mais il y a aussi un boycottage. Au départ, nous n’avons pas voulu ressortir la vieille rengaine de la presse qui est soumise à un diktat politique. Mais nous en sommes maintenant sûrs. Quand nous sommes passés à une formule « freemium », nous avons mené une campagne auprès des agences, des intermédiaires et des annonceurs. Ces interlocuteurs ont accueilli avec enthousiasme cette nouvelle phase du projet, et nous avons reçu de nombreuses promesses de campagnes publicitaires.

Ne payez-vous pas le fait d’avoir refusé la publicité dans un premier temps ?
Pas du tout, puisque cela correspondait à la période de latence que prennent en compte les annonceurs avant d’inclure un nouveau site web dans leur plan média. Nous avons été inscrits sur les tablettes de campagnes publicitaires, mais rien ne s’est concrétisé. Nous avons même été retirés de la grande campagne institutionnelle du ministère de l’intérieur pour appeler au vote à l’occasion des législatives.

Pour vous c’est donc un boycottage politique ?
Cela ne peut s’expliquer que par des considérations éditoriales. Un patron d’une grande agence de communication m’a expliqué avec candeur qu’il y avait des confrères qui « défendent les intérêts de la Nation ». En utilisant des termes très explicites : « Ceux-là sont des vrais gars, qui défendent Sa Majesté. Vous ne défendez pas Sa Majesté, on ne vous donne pas de pub. » Cette agence défend les intérêts de gros clients, de multinationales, etc.

Le Desk a-t-il souffert de l’audience étroite de la presse francophone ?
Il est vrai que la presse francophone est sur un mouchoir de poche, qui se réduit avec des jeunes générations de plus en plus arabophones. Mais ce marché existe. Les 20 000 ou 30 000 lecteurs de la presse magazine francophone d’il y a quelques années n’ont pas disparu. En arabe, Le Desk aurait pu toucher une plus large audience. On a d’ailleurs pensé à lancer un site arabophone.

Mais au-delà des grosses machines arabophones, qui ont une plus grande audience, il n’y a pas de différenciation entre un agrégateur et un site de qualité. La distinction n’est pas faite. Ni par les annonceurs, ni par les patrons de presse eux-mêmes.

Quelles sont les caractéristiques de l’information sur Internet au Maroc ?
Il existe un millier de sites web d’information, mais le pluralisme sur Internet est totalement factice. Une véritable presse « jaune » a été créée ces dernières années. Elle est contrôlée par des intérêts anonymes qui reçoivent de la publicité. Il y a aussi une concentration au niveau des régies publicitaires et des agences. La superposition de ces éléments rend difficile la tâche d’un média qui, comme le nôtre, est jugé incontrôlable. La première question que l’on nous pose est : « Qui est derrière vous ? » C’est très révélateur. Or, même au Maroc, les meilleures expériences médiatiques sont celles qui sont d’abord faites par les journalistes eux-mêmes.

Propos recueillis par Youssef Ait Akdim (contributeur Le Monde Afrique, Casablanca) 


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