Alors que la Méditerranée est en train de basculer dans le chaos, de l’Espagne sans gouvernement à la Grèce en faillite, et de la Turquie virée dictature à la Tunisie bloquée en floraison printanière, le Maroc maintient un équilibre singulier.

Comment le pays arrive-t-il à se prémunir (pour l’instant) contre l’irruption intempestive de la démocratie à l’occidentale, avec son cortège de gouvernements hasardeux, et de l’islam à la saoudienne, avec ses réformateurs illettrés ? Deux spécialistes répondent, au prisme des dernières élections législatives marocaines. L’équilibre marocain est le fruit d’un pouvoir monarchique, qui a pour lui la légitimité et la durée ; d’une société qui admet le fait religieux et lui donne donc sa juste place ; et d’une indépendance diplomatique soigneusement calculée. L’histoire pèse d’un trop grand poids dans la conduite d’une nation pour rêver de dupliquer quelque modèle national que ce soit. Mais l’exception marocaine, dans son mouvement même, tend quand même à notre réflexion un miroir intrigant.

Une « évolution tranquille »
Directeur général de l’Observatoire d’études géopolitiques, codirecteur du livre Sahara marocain – Le Dossier d’un conflit artificiel (éditions du Cerf), Charles Saint-Prot voit dans les élections du 7 octobre « une nouvelle démonstration de l’exception marocaine ».

■ L’Action Française 2000 – Quelle leçon doit-on tirer des élections législatives Marocaines du 7 octobre ?

Charles Saint-Prot – Le premier enseignement de ces élections est la bonne marche des institutions marocaines, conformément au processus initié par le roi Mohammed VI. Les nombreux observateurs nationaux et internationaux ont relevé la bonne tenue des élections législatives du 7 octobre, organisées avec sérieux et compétence, sans le moindre incident. Cela démontre que le Maroc poursuit son évolution tranquille dans le cadre d’une monarchie nationale, populaire et réformiste.

C’est une nouvelle démonstration de l’exception marocaine. Une exception qui est incontestable si l’on veut bien considérer que le Maroc est la seule nation stable et allant de l’avant dans une région agitée, menacée par le chaos et pleine d’incertitude pour l’avenir de plusieurs pays (dont l’Algérie).

■ Que doit-on penser des résultats de ces élections, qui placent au premier rang le Parti de la justice et du développement, qui est islamiste ?

● Les résultats démontrent deux choses.
La première est la diversité de la société marocaine qui compte des conservateurs, des religieux traditionnalistes, des réformistes, des progressistes, des laïcs, des centristes, etc. Le Parti de la justice et du développement (PJD), qui est arrivé en tête (avec cent vingt-cinq députés sur trois cent quatre-vingt-Quinze) est un mouvement conservateur qui fait une large place au référentiel religieux ; en deuxième position (cent sept sièges), le Parti authenticité et modernité (PAM) est une formation libérale de centre droit.

Viennent ensuite, dans l’ordre, le vieux parti nationaliste de l’Istiqlal, le Rassemblement national indépendant (RNI, droite), le Mouvement populaire (agraire), les socialistes de l’USFP, l’Union constitutionnelle (parti de droite qui devrait logiquement fusionner avec le RNI), le PPS (progressiste de gauche) et, très loin, les groupes d’extrême gauche (FGD) ou écologistes qui ne recueillent qu’un ou deux députés grâce à un système électorales très généreux pour les petits partis.

Conformément à la Constitution adoptée en 2011, le roi a nommé Premier ministre le chef du PJD, Abdelilah Benkirane, qui devra négocier avec d’autres partis la formation d’un gouvernement d’alliance. En effet, le PJD ne représente qu’environ 30 % des électeurs (moins de 15 % des inscrits). En second lieu, il faut noter l’importance de l’abstention (57 %).

Elle explique l’effritement des partis traditionnels (Istiqlal, USFP) qui connaissent en outre une crise de leadership.

L’abstention démontre que de nombreux Marocains refusent de se laisser enfermer dans le choix entre le PJD et le PAM.

Cela ne signifie pas que les abstentionnistes se désintéressent de la chose publique : par exemple, lorsque le roi avait appelé à adopter la Constitution par référendum en 2011, le taux de participation avait atteint plus de 75 % (avec 97,5 % de “oui”).

■ Y a-t-il donc au Maroc une sorte de crise de la représentativité des partis politiques traditionnels ?

● Sans doute, comme dans de nombreux autres pays à commencer par la France.
En réalité, le peuple marocain n’aime pas les divisions. La bipolarisation trop médiatisée et les durs affrontements entre le PJD et le PAM avant les élections ont eu un effet négatif. Les Marocains préfèrent toujours la modération. Ils accordent donc une large confiance au Souverain, bien moins aux partis politiques qui ne sont pas toujours à la hauteur. On peut toutefois noter quelques efforts de rajeunissement des candidatures et une place plus large faite aux femmes, mais il semble que ce soit grâce aux directives royales. Par ailleurs, la vitalité de la société civile ne se limite pas aux partis : il y a une vie associative intense (notamment les associations féminines), des groupements socio-professionnels très dynamiques et, surtout, le Maroc compte de nombreuses confréries socioreligieuses (Boutchichia, Qadiriyya, Tijania, etc.) qui sont très puissantes, défendent les valeurs de l’islam du juste milieu et constituent, sous l’autorité du roi, commandeur des croyants, un puissant rempart contre l’extrémisme religieux et tout aventurisme.

■ Est-ce donc le roi qui exerce un rôle essentiel dans le fonctionnement des institutions marocaines ?


●Avec la cause nationale que représente le combat contre le séparatisme dans le cadre du conflit artificiel entretenu par l’Algérie au Sahara marocain, la monarchie fait consensus. Ce consensus autour de la monarchie est un point fondamental.
De l’extrême gauche aux conservateurs religieux, tout le monde est monarchiste pour la bonne raison que tout le monde sait que la monarchie est la meilleure garantie de l’unité nationale.

Le roi Mohammed VI veille à préserver le Maroc de toute agitation stérile et de toute aventure chaotique. La monarchie est également l’initiatrice des réformes et des grands projets d’avenir qui font du royaume un pays émergent. Comme je l’ai expliqué dans mon ouvrage Mohammed V ou la monarchie populaire (éditions du Rocher), cette monarchie millénaire est populaire et nationale ; à ce titre elle, est le pilier indispensable d’un Maroc stable et moderne.

Propos recueillis par François Marcilhac
Source : L'Action française du n° 2941 du 20 au 26/10/2016






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