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Les journalistes libres de la Résistance, souvent des écrivains engagés, détachés des pressions économiques, détrompés des illusions idéologiques, préservés des machinations politiques, s’inscrivent pleinement dans la pensée critique, l’intellection synoptique, l’impertinence analytique. 

La figure emblématique de cette expérience historique est, sans conteste, Albert Camus, conscience malheureuse des deux rives, en permanence écartelé entre des exigences éthiques contraires, déboussolé par l’aberrance ontologique, taraudé par l’absurde dialectique de la condition humaine.

L’écrivain, qui s’arrache à son intériorité romanesque, s’émancipe de son paradigme fantasmagorique pour s’aventurer dans les méandres de la société médiatique de manipulation, n’a d’autre arme que sa plume. Il se doit de préserver sa liberté contre les tentations honorifiques, les influences dépravatrices, les récompenses corruptrices. L’implacable observation d’Albert Camus est plus percutante que jamais : « Dans l'affreuse société où nous vivons, où l'on se fait un point d'honneur de la déloyauté, où le réflexe a remplacé la réflexion, où l'on pense à coups de slogans et où la méchanceté essaie trop souvent de se faire passer pour l'intelligence, je ne suis pas de ces amants de la justice qui veulent que l'appareil de la chaîne redouble, ni de ces serviteurs de la justice qui pensent qu'on ne sert la justice qu'en vouant plusieurs générations à l'injustice ! Je vis comme je peux dans ce pays malheureux, riche de son peuple et de sa jeunesse, provisoirement pauvre dans ses élites. »

Les francs-tireurs du journalisme, sans d’autres marges d’action que l’instant présent, affrontent l’insurmontable, ébranlent l’invulnérable, réalisent l’improbable. La Fédération Nationale de la Presse, issue de la Résistance, proclame : « La presse n’est pas un instrument de profit commercial. C’est un instrument de culture, sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain. La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté. La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d’argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs ». Point de principes déontologiques auto-justificateurs, la presse rebelle, cuirassée d’éthique imperturbable, rétablit la prééminence de la conscience, stimule l’audace cognitive, électrise l’énergie créative. Une presse pragmatique qui taquine l’impossible, explicite l’incompréhensible, dénude l’inadmissible. Albert Camus se retrouve rédacteur en chef et journaliste à plein temps du quotidien « Combat ». Ses éditoriaux déclenchent de véritables débats d’idées, des facondes débridées, des controverses déridées. Pendant la traversée des ténèbres, éclatent, comme fusées éclairantes, les chroniques d’Albert Camus, d’André Gide, de Georges Bernanos, de Jean-Paul Sartre, d’André Malraux et de tant d’autres héroïques stylistes disparus.

La Libération acquise, le journal « Combat », hérétique, libertaire, réfractaire au jeu des partis, balance quelque temps entre communisme et gaullisme, avant de tomber dans les mains de l’homme d’affaires Henri Smadja. Le fougueux et cafouilleux Philippe Tesson, bombardé directeur de la rédaction, croyant naïvement aux bienfaits démocratiques du débat contradictoire avec les ennemis de la liberté, le précipite sur la tangente fascisante pendant les guerres d’indépendance. Le fleuron éditorial de la Résistance disparaît dans l’indifférence, après une interminable agonie, avec le suicide de son propriétaire au milieu des années soixante-dix. L’ultime numéro retrouve la lucidité des mourants en titrant : « Silence, on coule ! ». Outre la marque indélébile d’Albert Camus, comment ne pas évoquer son l’ultime agitateur, le philosophe coléreux, l’écrivain douloureux, le journaliste aventureux Maurice Clavel, Don Quichotte soixante-huitard des causes perdues, cofondateur avec Jean-Paul Sartre de l’Agence de presse Libération et du journal portant le même nom, gauchiste foudroyé par la grâce divine, prophète halluciné du soulèvement de la vie, pourfendeur irréductible de toutes les censures, qui, prenant le peuple à témoin, lance à la face des journalistes serviles, en plein monopole étatique de la télévision, en pleine prohibition pompidolienne de la liberté de parole, « Messieurs les censeurs, bonsoir ! » ?

La presse hyper-professionnalisée, gérée par des technocrates robotisés, est de moins en moins une affaire de journalistes. Les écoles de journalisme, objectivant la performance comme satisfecit de compétence, l’attractivité comme indice de prépotence, la rentabilité comme ultime sentence, ne forment désormais que des soudrilles vaniteux, sans idées, sans souffle, sans style. Où sont les investigateurs passionnés, les fureteurs enfiévrés des tangibilités conflictuelles, les chercheurs déterminés des vérités factuelles, animés par cette sentence d’Albert Londres : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire tort, il est de porter la plume dans la plaie. » ? Les experts frénétiques de la désinformation, les techniciens pointus de l’intoxication, les spécialistes de la toxémie médiatique travestissent l’utile, trivialisent le subtile, dramatisent le futile. Ils regardent avec dédain les journalistes critiques quand ils se risquent sur leur territoire cybernétisé. Les recommandations d’Albert Camus sur « les exigences du bon sens et la simple honnêteté d’esprit » leur paraissent, pour peu qu’ils en prennent connaissance, du moralisme puéril d’un aristarque des temps révolus.

La virtualisation systématique des faits n’en laissent paraître que les trainées fumantes. Le macabre dispute l’affiche au scandale. Le télescopage des scoops tapageurs, des clichés ravageurs, des préjugés naufrageurs, embourbent l’intelligence collective dans les marécages de l’éphémère. Jamais l’art machiavélique de la manipulation n’a disposé d’un tel arsenal technologique et d’un tel contrôle autocratique. La technocratisation méthodique des organes étatiques, enclenchée sous le giscardisme, s’est traduite par la dépréciation de la réflexion philosophique, la marchandisation systématique des productions culturelles, la déculturation sociétale fatidique. Le marketing culturel sous le mitterrandisme a transformé la culture en contingence festive et l’apparence ostentatoire en exigence élective. La société française ne se distingue, depuis plusieurs décennies, que par l’indigence de ses créations, la médiocrité de ses représentations, la frivolité de ses manifestations. Son journalisme grand public orchestre, sur tous médias confondus, la décérébration générale.

La presse n’est plus un incubateur d’idées discordantes, d’objections mordantes, de réfutations fécondantes. La presse se confectionne aujourd’hui comme un leurre sublimatoire, un dardillon captatoire, un appeau fascinatoire. La désinformation standardisée est admise, à force de matraquage, comme une pensée commune. Ainsi s’implante l’ancrage mental des discriminations, la popularisation de l’ostracisme, la banalisation du racisme. Les grosses manchettes réalimentent les bas instincts et le complexe de la supériorité ethnique. Le simulacre médiatico-politique autour du burkini en est l’exemple typique. Cette logique ségrégationniste en arrive à inventer officiellement « les français d’origine étrangère », autrement dit « les indigènes de l’intérieur ». Ce qu’Albert Camus formule dans un axiome imparable : « si vingt journaux, tous les jours de l’année, soufflent autour du public l’air même de la médiocrité et de l’artifice, il respirera cet air et ne pourra s’en passer. » La violence écrite est assassine au même titre que la violence physique. En battant le fer chaud, en cognant les mots contre le marbre, les plumes irréprochables ne sont pas à l’abri de dérapages regrettables. Jean-Paul Sartre, « l’homme vrai » selon la formule de François Mauriac, exemple impeccable du penseur-praticien de la liberté, n’a-t-il pas légitimé la violence commise par les opprimés ? Toutes les violences, d’où qu’elles émanent, sont éthiquement et philosophiquement irrecevables. Il n’est pas de violence juste, ni de répression équitable. La victimisation elle-même, quand elle prend l’allure de persécution morale, est une violence inadmissible. L’exaltation purgative d’Albert Camus après la Libération n’est pas exempte de cette violence vengeresse, même s’il exclut la haine, même s’il oppose, par principe, l’éthique à la force. Quand il légitime la purification revancharde, en récusant tout droit de défense aux écrivains magnétisés par la collaboration, en écrivant qu’il existe des situations « où l’erreur n’est qu’un crime, qui mérite une épuration courte, rapide et personnelle », il renie ses propres convictions éthiques. Il ne reconnaît que plus tard, après une polémique épique, que la position réconciliatrice de François Mauriac est la plus juste.

Aux lendemains de la guerre, le plan Marshal et l’euphorie de la reconstruction imposent la société de consommation comme modèle de pacification. L’offre quantitative supplante la demande qualitative. La satisfaction matérielle sature et stérilise la quête existentielle. La presse se transforme en denrée périssable. La réification de l’opinion dépossède le lecteur de son libre arbitre. Le journal « Combat », créé par la résistance pour la résistance, perd sa raison d’être après avoir accompli sa mission historique. Sa diffusion s’écroule. Son directeur, l’écrivain Pascal Pia (Pierre Durand), déclare, avec prescience : «Nous allons tenter de faire un journal raisonnable. Et comme le monde est absurde, il va échouer », avant de rompre avec son rédacteur en chef, Albert Camus, qui a la fierté de déclarer, en quittant l’antre de sa passion journalistique : « Entrés pauvres dans ce quotidien, nous en sortons pauvres. Mais notre seule richesse a toujours résidé dans le respect que nous portions à nos lecteurs. » Le futur prix Nobel veut « supprimer la politique pour la remplacer par la morale », oubliant que tant que la politique dispose de l’arme législative, elle impose à la vie publique sa morale sélective. Tout pouvoir, à quelque niveau qu’il s’exerce, est un pouvoir de domination. Injecter de la morale dans le pouvoir revient à rendre l’oppression acceptable.

Les injustices, les inégalités, les iniquités, et la morale qui diaboliquement les conforte, sont des productions politiques. Le mal qui prétend soulager le mal l’aggrave. Comme le souligne, sur un registre spirituel, François Mauriac : « La politique est impure par essence. » Il n’est d’éthique humaine possible qu’en dehors de la morale politique. Qui dit politique aujourd’hui, dit pieuvre financière, dissimulatrice en surface, conspiratrice en interface. N’est-ce pas ce que remarque Albert Camus, dans son candide désabusement : « L’appétit de l’argent dans la presse n’a d’autre but que de grandir la puissance de quelques-uns et d’autre effet que d’avilir la moralité de tous. » Le lecteur, balloté par les rafales informationnelles, stérilisé dans sa curiosité intellectuelle, métamorphosé en gobeur apathique de clabaudages, ne saisit des vagues événementielles que leur écume fugitive. Les publications, plateformes lucratives et réceptacles jetables, sans d’autres messages que les logos envahisseurs, énigmatiquement guettées par le piratage des hackers, se multiplient au gré de la praticabilité numérique, surnagent ou disparaissent brutalement selon leur impact commercial. La société marchande a toujours considéré la pensée comme un virus ingérable. Ainsi s’étalent la pensée du vide et le vide de la pensée. Ainsi perdure l’ère de l’insignifiance.

La liberté de la presse est aujourd’hui plus insidieusement restreinte qu’aux époques noires de la censure politique. Les directeurs de l’information, broyeurs attitrés de la conscience citoyenne, se recrutent désormais parmi les énarques. La « ligne éditoriale » ne sert qu’à imposer un cadre de subordination volontaire. Les journalistes doivent se soumettre ou se démettre. Ils sont acculés à taire ce qu’ils pensent et à valider ce qu’ils récusent. Ils sont pris dans l’étau décrit par Victor Hugo, une presse « libre de droit, esclave de fait ». Le poète souligne ainsi une situation toujours présente : « Sous la terreur, on menaçait de mort les journalistes, aujourd’hui on menace de mort les journaux. » Le chantage au plan social fait office de guillotine. Les rédacteurs, accrochés à leur emploi, finissent par renoncer aux quatre commandements du journaliste libre préconisés par Albert Camus : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination. L’angoisse de dire la vérité se sécurise dans la fanfaronnerie communicationnelle. Dans son manifeste de novembre 1939, censuré par les autorités coloniales dans le bulletin algérois Le Soir républicain, Albert Camus constate déjà : « La question en France n'est plus aujourd'hui de savoir comment préserver les libertés de la presse. Elle est de chercher comment, en face de la suppression de ces libertés, un journaliste peut rester libre. » Les journalistes en vue ont perdu l’essentiel, leur dignité. Ils s’absolvent froidement de « la vertu de l’homme de se maintenir en face de qui le nie.»

Hallucinés par leur pouvoir d’influence, suréquipés d’électronique anesthésiante, déconnectés des synergies inventives, les stars de la médiasphère ne discernent plus les laboureurs d’idées, ne perçoivent plus les mouvements transformateurs, ne détectent plus les signaux transfigurateurs de l’histoire. Ils n’existent que par leurs signes extérieurs de célébrité, leur rhétorique creuse et leur cupidité présomptueuse. L’amertume du même Albert Camus s’avère d’une actualité brûlante : « Notre désir, d’autant plus profond qu’il était muet, était de libérer les journaux de l’argent, et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu’un pays vaut ce que vaut sa presse. » Amertume explicitée par cette terrible scrutation confiée à la revue Caliban de Jean Daniel : « Une société qui accepte d’être distraite par une presse déshonorée et par un millier d’amuseurs cyniques court à l’esclavage malgré les protestations de ceux-là mêmes qui contribuent à sa dégradation ». Les journalistes starifiés, aveuglés par les projecteurs de la renommée, ont perdu cette réflexivité camusienne, cette capacité de critique et d’autocritique, d’interrogation permanente sur la portée philosophique et les retombées éthiques de leur labeur quotidien.

Et pourtant, des lueurs encourageantes se profilent à l’horizon. Cette déchéance de la liberté de pensée s’accompagne de la décadence de la société pyramidale et de sa tyrannie persistante depuis six mille ans. La société planétaire se refonde sourdement, confusément, inéluctablement, dans la transversalité diversitaire. La libre circulation de l'information, déferlante inépuisable, est forcément à double tranchant, créatrice ou destructrice d’un devenir meilleur, selon les projets qui la drainent et l'orientent. L’ordre établi s’accoutre de masques trompeurs, actionne les réflexes de la peur, plonge l’opinion dans la torpeur. Henri Michaux le constate avec perspicacité : « Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination, si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. » Les pouvoirs sursitaires, sans pensée régénératrice, survivent tant qu’ils peuvent par leur emprise monétaire, leur omniprésence phagocytaire, leur occultisme parasitaire. Ce faisant, ils creusent le lit de l’ignorantisme, du fanatisme, du populisme, symptomatiques de l’engloutissement du vieux monde. La Révolution numérique, libératrice de tous les possibles, accouche dans le chaos.

Mustapha Saha,
sociologue, poète, artiste peintre

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