Dû à Abdellatif Mansour et publié par "Maroc Hebdo International" ( Casablanca) le 29 septembre 2006, l'article suivant apporte un éclairage percutant sur les raisons qui avaient poussé le ministère marocain de l'Intérieur à remettre en cause, par un communiqué du 16 juin 2006, la décision royale énoncée le 6 novembre 2005, consistant à permettre aux citoyens marocains établis à l'étranger, d'élire des députés qui les représentent, à partir de circonscriptions électorales législatives de l'étranger.

A l'époque, les résultats prévisibles étaient très serrés entre la majorité sortante et l'opposition, le PJD essentiellement. Sur le conseil du ministre français de l'Intérieur, un certain Nicolas Sarkozy, et par peur des résultats des urnes, les autorités marocaines ont finalement décidé de reporter au niveau de la forme cette représentation parlementaire des MRE, dans le cadre de la démarche dite "progressive", mais de l'annuler dans les faits depuis cette période.

Comment expliquer le maintien de ce "NIET" pour le scrutin législatif du 7 octobre 2016 ? Si le contexte n'est pas le même qu'il y'a 10 ans, le PJD conduisant même le gouvernement depuis les législatives du 25 novembre 2011, n'y aurait-il pas la "crainte" cette fois-ci qu'en faisant participer les MRE à partir des pays d'accueil, on rend plus difficile une victoire finale du "nouveau venu" !? Sauf que là, c'est le secrétaire général du PJD, en tant que chef du gouvernement, qui a fait de l'excès de zèle pour que les MRE ne participent que par le biais de la procuration, qu'il considérait le 10 novembre 2011 comme " une insulte faite aux MRE " ! Rabat, le 6 octobre 2016 / Abdelkrim Belguendouz

[Nos MRE ne seront pas représentés au Parlement. L'islamisme ravageur hypothèque le vote. Sarkozy a convaincu les sécuritaires marocains] (Abdellatif Mansour, Maroc-Hebdo, 29 septembre 2006)

Liaisons suspectes
Voteront, voteront pas, nos émigrés éparpillés aux quatre coins du monde, avec une forte concentration en Europe, une communauté conséquente dans les pays du Golfe et une présence substantielle au Canada? Près de trois millions de bras et de cerveaux, cela dépasse les populations réunies du Koweït et du Qatar; c'est un peu plus que le peuplement des Emirats arabes unis et près du quart des sujets du Roi des Belges. Ce qui donne une idée de l'importance numérique de cette diaspora de souche marocaine. Et le compteur n'est pas près de s'arrêter à ce chiffre.

Le processus de régularisation aux allures massives enclenchées en Italie et en Espagne, la politique d'immigration choisie ou concertée adoptée par la France et le Canada, ne manqueront pas de susciter un appel d'air dans la durée, entretenu par le chômage chronique et multiforme qui sévit chez nous.

Il ne s'agit pas du vote de nos MRE là où ils sont, du moins ceux qui sont en situation régulière, ou carrément naturalisés. Ceci est du ressort des autorités des pays d'accueil. Ce qui nous importe ici, c'est la participation ou non de nos compatriotes aux prochaines élections législatives, en 2007, dans leur pays d'origine, le Maroc. En clair, seront-ils représentés ou pas dans la future première chambre, en tant qu'entité migrante ayant sa propre spécifié représentative?

Nicolas Sarkozy avec (de G à D) Lhaj Thami Breze, président de l'Union des Organisations islamiques de France, Mohamad Bechari, président de la Fédération nationale des Musulmans de France, et Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris,

La question ne cesse d'être posée, quasiment dans les mêmes termes, depuis les années 80. Elle est encore revenue sur le tapis, à une année solaire de la grande consultation populaire. Disons-le d'emblée, l'affaire semble être entendue: les MRE ne voteront pas aux législatives et continueront donc à ne pas être représentés au Parlement de la mère patrie. Le choix est sans appel. Les jeux sont faits. Rien ne va plus pour les postulants marocains d'outre-mer à quelques sièges à part sous la coupole délibérative du pays. C'est l'option retenue par les tenants du vrai pouvoir de décision dans la hiérarchie de l’État.

Ont-ils décidé tous seuls, comme des grands, en leur âme et conscience, en connaissance de cause réelles et d'effets éventuels, dans une sorte d'isoloir en cercle restreint? Certainement pas, si tant est que, dans ce genre d'affaire, le dialogue transfrontalier fonctionne à plein régime, sur un double registre politique et sécuritaire, qui n'en fait qu'un. On peut aisément imaginer que le duo siamois du ministère de l'Intérieur, Chakib Benmoussa et Fouad Ali El Himma, pour respecter la hiérarchie formelle, ainsi que les patrons de leurs principaux services connexes, Yacine Mansouri, de la DGED et Abdellatif Hammouchi, de la DST, ne se sont pas privés d'engager une intime concertation avec leurs homologues, particulièrement.

Dans ce dispositif, puissamment activé pour la circonstance, un homme, le plus en vue actuellement dans l'Hexagone, un peu plus que le Président de la République française lui-même, joue un rôle décisif: Nicolas Sarkozy. Celui qui veut devenir calif à la place du calif, à partir de son QG à la place Beauvau, d'où il ne gère pas que les affaires intérieures, mais aussi extérieures. Il est le ministre-candidat de beaucoup de choses, avec une attention particulière pour le Maroc. Il a été, en tout cas, pour beaucoup dans l'empêchement de nos RME de voter et de se présenter aux législatives marocaines de 2007. Pourquoi et comment? Nous y reviendrons.

Il faut juste rappeler que la question avait été tranchée dans l'autre sens, par la plus haute autorité de l'Etat, pas plus tard que le 6 novembre 2005. SM le Roi, dans un discours commémoratif de la récupération du Sahara marocain, avait, en effet, annoncé que les Marocains résidents à l'étranger seront représentés au Parlement de leur pays d'origine. Quatre mesures complémentaires ont été prises à ce sujet.

Un. Les élus MRE de 2007 siègeront à la Chambre des Représentants.
Deux. Des circonscriptions électorales seront créées à l'étranger.
Trois. Les jeunes générations d'émigrés auront droit au vote, au même titre que leurs aînés, conformément à l'abaissement à 18 ans de l'âge de participation aux différents scrutins.
Quatre. La création d'un Conseil supérieur de la communauté marocaine à l'étranger «constitué de façon démocratique, avec toutes les garanties de crédibilité, d'efficience et de représentativité authentique».

Tout était donc dit. Le débat était clos, et il tardait à tout le monde qu'il le soit. Car le sujet du vote et de la représentation nationale des MRE a connu une histoire en dents de scie. Il faut se souvenir que, en 1984, les MRE avaient pris part aux législatives marocaines dans cinq circonscriptions, à Paris, Lyon, Bruxelles, Madrid et Tunis. Ils ont donc eu cinq députés à la première Chambre de 1984 à 1992, durant une législature exceptionnellement rallongée de deux ans.

Le plus visible de ces élus venus du Nord a été un certain Akka Ghazi, syndicaliste CGT à Paris, apparenté USFP et premier champion en titre du nomadisme partisan et parlementaire. L'expérience, qui, il faut le dire, n'a pas été franchement concluante, a été stoppée nette en 1993. Depuis, plus rien. Plus de MRE sous la coupole de la représentation nationale.

Face à cette suppression, il n'y a pas eu, vraiment, de protestations franches et vigoureuses de la part des partis politiques, hormis les gesticulations habituelles d'un Mahjoubi Aherdane et une timide allusion, pour le principe, dans le mémorandum de la Koutla adressé, en 1996, à feu Hassan II par les partis de l'opposition de l'époque.

Ce silence politique n'empêchait pas certains milieux associatifs en gestation de contester "un véritable déni de citoyenneté" à l'encontre de Marocains de plein droit, sous prétexte qu'ils résident hors du pays. Une telle mesure est jugée anti-constitutionnelle.

On s'est également élevé contre le fait de considérer les MRE comme de simples pompes à devises, quitte à les comptabiliser parmi "les touristes étrangers", juste pour gonfler les statistiques pour près de moitié. Du coup, les dix millions de touristes à l'horizon 2010, seraient, donc, aisément divisibles par deux.

Venons-en à la question centrale: Pourquoi un tel revirement? La principale raison invoquée n'est autre que les puissants courants islamistes qui traversent la communauté marocaine de l'étranger, particulièrement la plus nombreuse, celle de France, en particulier, et d'Europe de l'Ouest, en général. Sur ce point, il n'y a pas besoin de faire un dessin, tellement le phénomène a pris des dimensions de déferlante fondamentaliste.

Les barbus et les voilées courent les rues et les métros de Paris, Madrid, Bruxelles, Amsterdam, Rome, Stockholm et Copenhague. Sans être spécialement attirés par les sirènes xénophobes de l'extrême droite, les populations des pays d'accueil ont quelques raisons d'être inquiètes. Car, c'est parmi ces islamistes à la religiosité ostentatoire, parfois outrageuse, que sont recrutés les terroristes de l'intégrisme. Ce sont eux aussi qui voteront et appelleront à voter pour des candidats à une députation marocaine qu'ils se feront un point d'honneur de choisir parmi eux. Autrement dit, un islamiste, de préférence parmi les purs et durs.

Surtout qu'il ne s'agit pas, cette fois-ci, comme en 1984, de procéder à des tours de passe-passe pour faire rendre aux urnes, dans le secret des consulats, les résultats convenus avec Rabat. Les temps ont changé, les générations d'électeurs aussi. L'époque des fameuses "amicales" chargées de la filature des exilés politiques -et de la supervision du scrutin de 1984- n'est plus.

C'est cette réalité criante et ce risque patent que Nicolas Sarkozy, au gré de ses déplacements officiels et de ses contacts informels, a expliqué aux sécuritaires marocains. Il a milité pour la non participation des Marocains de France aux législatives de 2007; conseillant à ses interlocuteurs nationaux de ne surtout pas s'engager dans cette voie plus que hasardeuse.

Difficile d'accuser Nicolas Sarkozy d'atteinte à la souveraineté marocaine, sur un sujet qui relève plutôt de la co-souveraineté.

En ce sens que nos MRE sont, également, un peu les siens. Cela se passe chez lui et sous la responsabilité de son ministère d'Etat. N'est-il pas aussi le ministre du Culte, celui qui a mis en place, après moult difficultés, le CFCM (Conseil français du culte musulman). Un pari difficile qu'il a finalement gagné, réussissant à se donner un interlocuteur institutionnel de l'Islam de France. Il a, c'est vrai, une préférence pour Dalil Boubakeur, le recteur algérien de la mosquée de Paris, qu'il a installé au sommet du CFCM. Au détriment de Fouad Alaoui de la puissante UOIF (Union des organisations islamiques de France) et Mohamed Bechari, président de la FNMF (Fédération nationale des musulmans de France). Deux Marocains à la tête de deux structures majoritaires au sein du CFCM, mais que Sarkozy ne porte pas dans son cœur. Quoi qu'il en soit, sur le thème de l'islam et de l'islamisme en France, Sarkozy sait de quoi il parle.

Et puis, entre nous, sommes-nous réellement en mesure de mobiliser les structures consulaires et toute la logistique extérieure dont nous disposons, pour faire voter, dans la régularité et la transparence, nos MRE là où il sont de par le monde? Ce n'est pas une incapacité congénitale, mais rien ne semble indiquer une réelle volonté politique dans ce sens. Aussi, le vote des Marocains de l'étranger et leur représentation au Parlement sont, plus que jamais et une fois de plus, compromis.La question n'est, tout simplement, plus à l'ordre du jour J, en 2007.

Abdellatif Mansour







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