Entretien avec Nouzha Chekrouni, ministre déléguée auprès des Affaires étrangères chargée des Marocains de l'étranger

Que ce soit à travers le dernier déplacement de M. Zapatero à Dakar, ou les déclarations de M. Sarkozy, la question de l'émigration est au coeur des agendas politiques. C'est devenu une question obsessionnelle ?
Nouzha Chekrouni : C'est une volonté politique qui répond à des impératifs internes.
Pour ce qui est du Maroc, nous savons que nous avons un potentiel important avec nos trois millions d'immigrés qui contribuent depuis des décennies et de manière concrète, au développement humain de notre pays. Nous travaillons pour ce qui est de notre département sur une question fondamentale, celle de la citoyenneté, pilier fondamental de la démocratie. Nous tenons compte bien sûr de l'évolution des demandes et des attentes des immigrés qui étaient dans un premier temps essentiellement constitués de travailleurs et qui, aujourd'hui, constituent une diaspora avec ses revendications propres.

Quand vous parlez d'évolution, il est vrai que nous sommes passés des fameuses Amicales chargées de contrôler les immigrés à des Associations formées à bonne école sur les droits des immigrés et de la personne humaine tout court. Est-ce que ces travailleurs et cette diaspora sont écoutés ?

Oui, tout à fait, ils sont écoutés parce que le coeur, l'intelligence et la raison l'exigent et parce que l'immigration est pour nous une priorité. Notre stratégie est fondée sur l'idée que j'ai évoquée, celle de la citoyenneté. Depuis la création du ministère, nous ne cessons d'aller vers les Marocains de l'étranger, d'organiser des tournées et de sillonner le monde entier pour être à leur écoute. Il fallait également créer de nouvelles relations fondées sur de nouveaux rapports et sur la confiance. Nous avons eu du répondant parce que nous avons élaboré une stratégie qui tient compte des attentes avec un objectif: ne plus jamais revenir au temps des Amicales et au contraire, nous appuyer sur des Associations et sur les Etats d'accueil. Pour revenir à votre question, je dirai que l'on ne peut pas écarter cette évolution du contexte international et la question de l'immigration est présente dans tous les agendas internationaux et régionaux. Et on ne peut pas ne pas tenir compte des aléas internationaux.

Il y a un fait nouveau et de taille qui concerne le Conseil consultatif des droits de l'Homme. C'est ce Conseil qui est chargé de réfléchir à la question. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

C'est une manière de reconnaître à nos compatriotes, le droit d'avoir un espace qui leur permettra non seulement de discuter leurs problèmes mais aussi d'être une force de proposition dans les domaines politiques, économiques et sociaux. Cela va être un volet, une passerelle qui leur permettra une véritable participation mais qui sera institutionnalisée cette fois. Le Conseil consultatif a joué un rôle appréciable dans l'évolution démocratique de notre pays. Aujourd'hui, il y a une multitude d'institutions qui interviennent, mais nous avons besoin d'une interface qui soit institutionnalisée et qui puisse avoir la légitimité de parler au nom des Marocains résidant à l'étranger. Le Conseil Supérieur des Marocains à l'étranger pourra jouer ce rôle.

Les MRE représentent une formidable manne financière pour le pays puisque bon an mal an, ils transfèrent quelque 40 milliards de dh. Ceci étant, quand des crises ou des conflits éclatent comme ceux de la Côte d'Ivoire où nous avons une importante communauté qui a bâti toute sa vie dans ce pays, que fait le gouvernement ?

C'est connu, les transferts des MRE sont importants. Ils sont liés à un choix personnel, celui des Marocains résidant à l'étranger qui sont très attachés à leur pays et qui veulent rester solidaires de son destin. Nous avons initié des études pour voir comment mieux canaliser et mieux orienter vers des investissements productifs ces transferts pour qu'ils génèrent plus de développement.

Qu'en est-il de la participation des MRE au processus politique et au Parlement ?


Le Souverain a défini le cadre de ce processus et notre département s'est mobilisé pour mettre en oeuvre les quatre décisions de Sa Majesté. Nous avions fait une étude pour voir ce qu'il en était pour les autres pays et nous avons constaté que peu de pays, peut-être quatre ou cinq dans le monde, qui ont une participation directe de leurs ressortissants à l'étranger dans leurs parlements. Il y a cependant une participation dans les Sénats comme en France, au Portugal ou en Italie.

Il y a toute une machine à mettre en place. Je voudrais aussi ajouter que la Constitution marocaine reconnaît aux MRE le droit de participer aux élections. C'est un acquis fondamental qu'il faut faire valoir. Reste qu'il faut pouvoir organiser les élections à l'étranger. Il faut pouvoir dialoguer avec les autorités locales et là aussi, nous avons plusieurs cas de figure.

En Hollande par exemple, la question de la double citoyenneté a soulevé un tollé; en Allemagne cette double nationalité est tout simplement récusée. Nous tenons compte de tout cela, car la question de l'intégration est aussi une question de choix politique et nous devons être en phase avec la politique des pays d'accueil. Nous disons à nos compatriotes qu'il faut également qu'ils soient présents dans la vie politique des pays d'accueil car ils sont là-bas des citoyens à part entière. C'est un travail qui se prépare, nous avons fait des simulations, nous procédons actuellement à la digitalisation de tous les Marocains pour actualiser les listes qui vont servir de base pour les élections. Il y aussi un travail de sensibilisation pour que la participation des Marocains soit à la hauteur.

Il y a souvent des Marocains qui sont expulsés de tel ou tel pays. Y a-t-il des négociations préliminaires entre les représentants des deux pays ?

Évidemment, nous suivons de très près ces questions et je peux vous citer un certain nombre de cas qui ont été réglés et résolus par la diplomatie. Maintenant il y a des cas sur lesquels nous ne sommes pas informés et nous demandons à ces pays de prendre notre avis avant de procéder à toute expulsion.

Pour revenir à ce projet de Conseil supérieur, y aura-t-il une concertation préalable avec les Associations impliquées et la société civile qui est toujours exclue? Avons-nous tiré les leçons des expériences précédentes et quelles leçons avons-nous dégagées ? Comment aller de l'avant pour élaborer une politique qui intéresse tout le monde parce qu'elle porte des aspects sécuritaires et économiques, en un mot stratégiques ?

Vous évoquez une question importante qui est celle de la consultation interne. Il faut reconnaître qu'il y a une dynamique intéressante au niveau de tout le pays et des acteurs qui interviennent dans les différents observatoires opérant à Oujda, Agadir et Ifrane par exemple. Nous avons nous-mêmes organisé un atelier national sur la migration et pour la première fois, nous avons réuni les officiels des différents ministères, Intérieur, Affaires étrangères notamment, mais aussi les chercheurs qui travaillent sur laquestion et les Associations. Les organisations des droits de l'Homme étaient également présentes avec les Associations des étudiants subsahariens qui s'intéressent aux problèmes de migration.

Je voudrais aussi souligner le fait que les Associations sont toujours associées à nos réunions. Quand j'étais au comité d'organisation de la Conférence de Rabat, les Associations étaient présentes. Sa Majesté vient de charger le Conseil consultatif des droits de l'Homme de mener des consultations. Le travail continue, il y a eu des forums sur la question de l'émigration à Bouznika, des rencontres et des journées de l'USFP que nous avons organisées avec la société civile, notamment sur la question de la femme. Nous réunissons toute cette information qui servira de base. C'est une dynamique mais ce qui manque, c'est la visibilité, la médiatisation de tout ce travail et les articulations à faire entre les différentes instances.

Tout cela est à construire, car nous sommes dans un processus d'une telle richesse que nous finirons bien par trouver de la cohérence. Nous préparons le prochain Forum du FINCOM qui est le Forum international des compétences marocaines résidant à l'étranger. Nous voulons associer notre diaspora aux grands projets comme celui de l'INDH. Dernier point que vous soulevez, la concertation avec la société civile. Celle-ci est un concept récent qui se construit. Il y a une maturité, nous sommes passés d'une position de confrontation, à une posture de partenaire responsable tout en gardant son sens critique.

Que pensez-vous de l'évolution du phénomène d'immigration et de la sélection implacable qui est instaurée?

Un travailleur n'a plus aucune chance d'émigrer quand on voit les conditions draconiennes qui sont exigées, inscription par Internet notamment.
C'est le concept de la migration choisie. On prend les cerveaux et la matière grise. Mais l'approche de ce phénomène ne peut être une réussite que si elle se fait dans le cadre d'une approche globale qui intègre les facteurs de sécurité. Mais la réalité n'est pas une fatalité, nous devons agir dans ce cadre dans une approche de démarche globale et surtout de respect des droits de l'Homme.Nous réfléchissons à cette dimension interculturelle qui est, à mes yeux, fondamentale et qui préconise une gestion humaine des flux migratoires.

Vous avez évoqué l'Instance Équité et Réconciliation, après le travail accompli, est-ce qu'on peut affirmer aujourd'hui que la page est définitivement tournée?

H. Belkouch : La page n'est pas définitivement tournée. C'est une reconnaissance de l'IER elle-même. Les recommandations restent à mettre en oeuvre, un certain nombre de points n'ont pas été clarifiés et le voile n'a pas été levé sur certains dossiers comme celui de Ben Barka ou autres. Il y a un travail essentiel qui a été fait et l'importance aussi de ce travail, réside dans le fait qu'il a été réalisé par une institution, par l'Etat et avec l'appui de la plus haute autorité, puisque c'est Sa Majesté le Roi qui a donné son aval et son appui à ce processus.

Donc, cette reconnaissance de l'Etat des violations passées est une action très importante dont il ne faut pas minimiser la portée quelle que soit notre position vis-à-vis du processus ou de la démarche suivie. Toutes les critiques sont bonnes mais le résultat a été bien salué par tous. Car, quelles que soient les critiques des organisations, tout le monde considère que ces recommandations sont un grand acquis pour le mouvement des droits de l'Homme au Maroc. Reste actuellement leur mise en oeuvre dans la réalité.

Un an après, où en est-on justement dans la mise en oeuvre de ces recommandations?
H.Belkouch : La mise en oeuvre de ces recommandations dépend de la crédibilité de ce processus de réconciliation. Maintenant, où en est-on dans cette mise en oeuvre?

C'est le Conseil consultatif des droits de l'Homme chargé du suivi et de la mise en oeuvre de ces recommandations qui est le plus habilité à vous répondre.

A.Bouayache : D'après ce qu'on a lu dans certains journaux, il y a des comités interministériels qui se penchent actuellement sur la mise en oeuvre de ces recommandations avec le CCDH. Et j'espère qu'à l'issue de la prochaine assemblée du CCDH, on aura plus d'informations, d'abord sur le suivi des différents cas en instance puis sur leur mise en oeuvre, pour avoir une idée sur le dispatching de chaque recommandation et sur l'élaboration des mécanismes visant leur aboutissement.

Si on souhaite réellement ne plus revoir et revivre ces violations du passé, il faut mettre en oeuvre ces recommandations qui offrent des garanties légales et des mécanismes institutionnels qui feront en sorte que ces violations ne se répètent plus.

Mais, je pense que la responsabilité est beaucoup plus aujourd'hui celle des acteurs politiques et de l'Etat que de l'Exécutif. C'est sûr que la société civile suivra et interpellera, mais la mise en oeuvre revient à l'Etat à travers ses instances et ses mécanismes. Et encore là, on n'a pas de visibilité. On attendra donc la prochaine session du CCDH pour voir ce qui a été fait et ce qu'il en est réellement.

A.Benabdeslam : Pour revenir aux résultats du travail accompli par l'IER, et comme ça a été souligné par notre ami Lahbib, ces résultats sont importants et positifs dans leur grande majorité. Cependant, en parlant bilan, on ne peut pas ne pas relever un certain nombre de contradictions, qui à mon sens, entachent l'action de cette Instance. On parle de préservation de la Mémoire, et on démolit les deux ailes de détention à Tazmamart, on parle de préservation de la mémoire et on détruit le lieu appelé PF3, lieu qui renfermerait la dépouille de Mehdi Ben Barka, etc. Des lieux qui peuvent s'ériger en centres de préservation de la Mémoire. Pour ce qui est de l'éducation aux droits de l'Homme, on considère que la cadence de sa mise oeuvre ne répond pas à nos aspirations. Sans parler du retard pris dans l'indemnisation des victimes ou dans la résolution du problème de la santé. Il y a d'autres questions qui n'ont besoin ni de financement ni de budget particulier, mais de volonté politique, dont l'abolition de la peine capitale ou encore l'adhésion au Tribunal pénal international.

H.Belkouch : C'est sûr qu'il ne faut pas s'attendre à ce que toutes les recommandations soient mises en oeuvre au bout d'une année, mais ce qui est d'abord demandé, c'est une communication sur ce qui se fait. On entend de part et d'autre que des choses se font, mais rien de concret ou de confirmé. On a besoin d'une stratégie ou d'un plan d'action qui définit dans le temps, ce qui sera fait en précisant les questions prioritaires et les dossiers qui seront traités dans le temps. Un échange est nécessaire, en vue de faire preuve de transparence, de crédibilité et de mobilisation d'autres facteurs et acteurs appelés à accompagner ce processus. Parce qu'on n'est pas devant des procédures administratives, on est devant un processus que l'on veut de réconciliation, d'ouverture d'une nouvelle page, dans un cadre de démocratisation et de construction de l'Etat de droit. Je pense que la mise en oeuvre se base sur les fondements d'un Etat de droit et d'une démocratie à construire.

H.Benabdeslam : On ne peut nier l'effort, quoique modeste, déployé par l'IER dans le domaine sanitaire, puisque certaines personnes sont actuellement prises en charge à l'hôpital Cheikh Zayed à Rabat. Je pense que toutes les composantes de la société doivent adhérer à ce processus. Les Organisations des droits de l'Homme ont créé les conditions qui ont conduit à la création de l'IER, le relais doit être repris aujourd'hui par les politiques. Ces organisations ne sont que des forces de proposition, c'est au gouvernement, à l'Exécutif de traduire dans la réalité ces différentes recommandations.

S'il devait y avoir une mesure pour faire avancer ce dossier des droits de l'Homme, que préconiserez-vous?
H.Belkouch : Que le gouvernement établisse un plan d'action en matière des droits humains et qu'il arrive à mesurer et les avancées et les reculs. On ne peut pas évaluer une politique sur la base de discours ou de principes, mais sur la base de mesures et d'engagements concrets qui permettent de passer du subjectif à l'objectif.
A.Bouayache : La mesure pour laquelle le gouvernement marocain est interpellé, c'est faire en sorte que le citoyen ait confiance en l'Etat marocain. Et la seule manière d'y arriver, c'est à travers la lutte contre l'impunité. Les citoyens doivent avoir la certitude quue toute personne violant des droits est poursuivie en justice. C'est de cette confiance dont on a besoin pour la réconciliation.

A.Benabdeslam : L'Etat doit arrêter la déferlante des institutions. Elles sont nombreuses, mais leur rôle reste limité et elles absorbent une grande partie du budget. Par ailleurs, si on souhaite aller de l'avant dans ce processus de respect des droits de l'Homme, il faut commencer par la révision de la Constitution qui doit refléter une nouvelle image des droits de l'Homme.

On parle beaucoup aujourd'hui des droits économiques et sociaux. Est-ce qu'on assiste à un transfert de la mobilisation pour les droits civiques et politiques vers ces droits économiques et sociaux ?

A.Bouayache : Cet espace de droit politique et civique a permis à la population de prôner et de revendiquer d'une manière continue ses droits dans des espaces publics.
Les populations bénéficient de cet espace de liberté, mais la question qui se pose pour le mouvement des droits de l'Homme, n'est pas uniquement d'organiser des protestations, mais d'identifier l'approche la plus adéquate pour pouvoir réagir. Les organisations des droits de l'Homme doivent initier un processus de lutte et de mobilisation en faveur de ces droits, à l'instar de ce qui a été fait des années durant pour les droits politiques et civiques.

Un travail a été fait dans ce sens par exemple par l'OMDH en collaboration avec Amnesty International qui a permis de dégager une démarche précise. Il s'agit en premier lieu d'observer, de constater et d'enregistrer les violations et dans une deuxième étape, de trouver la meilleure manière de réagir.

Car en matière de droits économiques et socio-culturels, la responsabilité n'incombe pas uniquement à l’État. C'est vrai que ce dernier assume une grande responsabilité, mais il y a d'autres acteurs qui entrent en jeu, à savoir les syndicats, les opérateurs économiques, etc.

C'est un domaine complexe qui demande une grande réflexion de manière à construire un processus qui permettra de lutter pour ces droits.
Libération, Maroc
10 Décembre 2006


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