L'empire des médias, comme celui de Rome jadis, a vu reculer ses frontières jusqu'à des confins qu'il doit « gouverner » mais sans vraies règles ni code de procédure.

Qu'on ne s'y trompe pas. Le titre de cette chronique ne fait pas référence au terrorisme et au risque évident qu'il fait courir à la démocratie. Je parle ici d'une autre sorte de « dévoration », médiatique celle-là. Qu'est-ce à dire ? Ceci : en montant en puissance depuis trois ou quatre ans, les réseaux sociaux renforcent et accélèrent un phénomène qui ne date pas d'hier. A mesure que s'affaiblissaient le social et le politique, l'hégémonie du médiatique progressait, y compris contre le journalisme. Elle gagnait du terrain par métastases, colonisait sans cesse de nouveaux territoires. Ces derniers se voyaient aussitôt soumis à des règles qui, jusqu'alors, leur étaient étrangères. Ce processus s'apparentait, en effet, à une « dévoration » de la démocratie. Aujourd'hui, elle est presque achevée. C'est une immense question. La réflexion qu'elle suscite occupe autant d'espace et mobilise autant d'énergie que le social et l'idéologie avant-hier. Dorénavant, le nombre d'ouvrages, colloques, dossiers, sondages, débats ou querelles consacrés aux médias - plusieurs dizaines de titres chaque année, autant de séminaires et de revues - révèle l'ampleur du phénomène. Et sa complexité.

Dans tous ces travaux, en effet, se juxtaposent des réflexions qui n'ont ni le même objet ni la même importance. De l'avancée des sciences cognitives à la sémiotique de l'image ; de l'impérialisme télévisuel à la tyrannie du profit ; de la communication (la com) triomphante qui détrône une information en crise à la dictature des émotions ; de la défaite de la raison à la déontologie mise à mal : tout est mêlé dans un pittoresque salmigondis.

Quant aux médias, ils deviennent plus impopulaires que jamais, alors même que le journalisme - notamment celui d'investigation - est légitimement louangé. Chaînes d'info en continu d'un côté, précieux lanceurs d'alerte de l'autre. Ce salmigondis est inévitable. Il y a là comme une catégorie nouvelle de la pensée à intégrer, une discipline neuve à défricher. D'où ces débats incessants, ces sondages inquiets, ces empoignades sonores et ces procès éternellement recommencés. L'espèce de stupeur qu'on repère derrière ce brouhaha pourrait se résumer en quelques interrogations capitales : la liberté des médias, qui fut longtemps le principe fondateur de la démocratie, serait-elle en train de devenir son principe destructeur ?

Le médiatique, installé sur la défaite du journalisme, constituerait-il, à lui seul, le substitut d'un lien social rompu, un ersatz proliférant sur les ruines de la cohésion sociale ? La com fournirait-elle à l'époque son idéologie molle ? Le problème ne se limite pas, loin s'en faut, à la mise en cause soupçonneuse des personnes, d'une corporation ou d'une déontologie. Il est celui - bien plus fondamental - d'un bouleversement dévastateur des procédures démocratiques traditionnelles. Il accouche d'une réalité nouvelle qu'on appelle, faute de mieux, la « démocratie d'opinion », celle des sondages, des emballements éphémères, des cotes de popularité, etc. Or cette mutation est plus inquiétante que prévu. La souveraineté d'une opinion hystérisée en permanence ressemble-t-elle encore à une démocratie ? Rien n'est moins sûr. Les divers populismes qui prospèrent un peu partout - aussi bien aux Etats-Unis avec Donald Trump que dans notre vieille Europe avec une foultitude de démagogues -montrent que la question se pose.

Quant au mot « dévoration », il dit bien ce qu'il veut dire. Tout se passe comme si le médiatique - y compris à son corps défendant -avait dévoré l'une après l'autre (et remplacé) les institutions en crise, les champs laissés en friche, les fonctions en déshérence : justice, enseignement, politique, culture, économie… Concernant la justice, la captation est particulièrement préoccupante. Le médiatique se substitue de plus en plus souvent au judiciaire. Il bâcle l'instruction en quelques heures, prononce un « verdict » et livre un « coupable » à l'opinion avant même que l'appareil judiciaire ait eu le temps d'intervenir. On connaît le scénario de ces lapidations périodiques.

Ainsi le médiatique se trouve-t-il gonflé d'une omnipotence incontrôlable, investi d'une mission à haut risque, doté d'une puissance pour laquelle il n'était ni préparé ni armé. L'empire des médias, en somme, comme celui de Rome jadis, a vu reculer ses frontières jusqu'à des confins qu'il doit « gouverner » mais sans vraies règles et sans code de procédure. C'est fou ! Devenu carnassier, cet empire sans empereur est une figure du vide au bord duquel nos démocraties cheminent et chancellent, guettées par le vertige

Jean-Claude Guillebaud
Journaliste

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