Lors de la Première Guerre mondiale, chassés de leur pays ou déportés par les forces ennemies, des millions d’Européens sont devenus des réfugiés. C’est ce qui a donné naissance par la suite à un accord international pour parvenir à une réaction efficace destinée à diminuer la souffrance des personnes déracinées.

Un siècle plus tard, une nouvelle crise des réfugiés est en cours, et cette fois-ci c’est l’Europe qui est en position de fournir un asile à toutes ces personnes désespérées. Pourtant jusqu’à présent elle ne répond pas à l’urgence de la situation; elle ne se montre pas à la hauteur.

Depuis le début de l’année, plus de 38.000 personnes ont tenté de rejoindre l’Europe en traversant la Méditerranée depuis l’Afrique du Nord. Quelque 18.000 d’entre elles ont perdu la vie au cours de la traversée, soit plus du double du nombre de décès enregistrés au cours de toute l’année dernière.

Malheureusement, oubliant que cette crise ressemble à celle subie par leur continent il y a un siècle, beaucoup d’Européens s’opposent à ce que leurs pays respectifs acceptent davantage de réfugiés.

Pire encore, certains d’entre eux nous veulent amnésiques. Les partis populistes qui se prétendent les gardiens de l’identité nationale alimentent l’oubli. L’Europe, disent-ils, est confrontée à une arrivée en masse de réfugiés qui va aggraver la situation économique et le chômage, et qui menace notre culture. Il n’est pas nécessaire de regarder 100 ans en arrière pour comprendre combien cette rhétorique est dangereuse.

Leur discours n’est pas seulement incendiaire, il est faux. Même s’il est parfois difficile d’identifier les facteurs qui ont entraîné le départ des migrants, les données de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés montrent que la moitié de ceux qui tentent de gagner l’Europe depuis l’Afrique du Nord fuit la guerre et les persécutions. L’Organisation internationale pour les migrations et la marine italienne indiquent que la vague de migrants de cette année provient essentiellement d’Érythrée, de Gambie, du Nigeria, de Somalie et de Syrie - des pays dont la situation justifie les demandes d’asile de leurs citoyens.

Autrement dit, il ne s’agit pas d’une crise d’immigrés, mais de réfugiés - et rien n’indique qu’elle va s’arrêter. L’instabilité et la violence qui frappent une grande partie de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient pourraient marquer la fin de la période de calme relatif qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale.

La communauté internationale est tenue par le droit international de protéger les personnes qui fuient leur pays en raison d’un conflit ou de persécutions. Étant donné l’Histoire de l’Europe et ses valeurs - pour ne pas mentionner sa proximité avec certaines des populations menacées - plus qu’à d’autres, le devoir lui incombe de participer à cette protection.

L’Europe n’est pas la seule région à faire face à un flot de réfugiés - ni même la plus affectée. 90% des réfugiés vont dans des pays proches ou frontaliers. En Jordanie, le camp de réfugiés de Zaatri abrite plus de 82.000 personnes; s’il était considéré comme une ville, ce serait l’une des plus peuplées du pays. Le Liban qui compte seulement 4,5 millions d’habitants accueillerait à lui tout seul quelque 1,11 million de réfugiés, soit la population de Bruxelles.

Dans ces conditions, le fait que l’Europe ne parvienne pas à se mettre d’accord pour répartir cette année 20.000 réfugiés entre 28 pays selon un système de quota est difficilement justifiable. La plupart des pays européens n’ont accepté jusqu’à présent qu’un tout petit nombre de réfugiés, ce qui rend leur inaction encore plus incompréhensible. L’Espagne et la Grèce par exemple en ont acceptée seulement 4.000 chacune - un nombre ridicule si l’on compare à la Jordanie ou au Liban.

Un accord reposant sur des quotas permettrait de répartir le fardeau entre les différents pays européens. La politique à l’égard du droit d’asile varie énormément d’un pays à l’autre, ce qui se traduit par le nombre de réfugiés qu’ils acceptent. L’année dernière, quatre pays à eux seuls (la France, l’Allemagne, l’Italie et la Suède) ont accueilli deux tiers des réfugiés acceptés en Europe.

Quand un réseau de trafiquants d’êtres humains transforme la Méditerranée en cimetière, l’Europe ne peut se contenter de détourner la tête. Au lieu de succomber à un populisme mortifère et à un isolationnisme honteux, les dirigeants européens devraient assumer leur responsabilité juridique et morale en aidant les réfugiés et expliquer à leurs concitoyens pourquoi c’est nécessaire.

Une telle politique suppose que tous les pays européens - et pas seulement ceux qui bordent la Méditerranée - participent à de vastes opérations de recherche et de secours en mer. Le contrôle des frontières ne peut être le seul, ni même le principal objectif.

Le siècle dernier - lors des deux guerres mondiales - ce sont les Européens qui fuyaient les persécutions. Aujourd’hui, alors que le nombre de personnes déplacées n’a jamais été aussi élevé depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l’Europe a le devoir de se remémorer sa propre Histoire. Elle doit réagir à la crise des réfugiés aujourd’hui comme elle aurait aimé que le monde réagisse à ses propres souffrances, et montrer que ses valeurs s’étendent bien au-delà de ses frontières.
Tragédie humaine
Au-delà de sa contribution à la gestion de la crise, l’Europe doit aider les pays fragiles et touchés par des conflits à surmonter les défis auxquels ils font face, à améliorer le sort de leurs citoyens et à construire une économie florissante. Pour conserver son autorité morale et politique, l’UE (peut-être la meilleure illustration de la manière dont la coopération génère la paix et la prospérité) doit s’engager au-delà de ses frontières avec sincérité et volontarisme pour parvenir à des accords mutuellement bénéfiques avec ses voisins du sud.
Derrière presque chaque demande d’asile se cache une tragédie humaine, une histoire de violence, de peur et de destructions. L’objectif des demandeurs d’asile n’est pas d’atteindre l’Europe, mais d’échapper à la guerre et aux persécutions.
Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz
Copyright: Project Syndicate, 2015.
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Ancien ministre espagnol des Affaires étrangères, Javier Solana est professeur à l’institution Brookings et président du Centre de recherche en économie globale et en géopolitique de l’école de management ESADE. Il a été secrétaire général de l’Otan et haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union Européenne. 



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