Il n'est pas facile d'évaluer le nombre de résidents marocains à l'étranger, RME. Les Statistiques marocaines se basent sur le registre des consulats marocains qui ne couvre qu'une partie des RME ainsi les statistiques des pays d'accueil sont biaisées du fait des naturalisations massives en Europe.

Néanmoins, en croisant les différentes sources tout en tenant compte des marocains en situation irrégulière et de ceux issus des mariages mixtes, on peut évaluer le nombre total de marocains à l'étranger à près de 4 millions, soit 13% de la population totale du Maroc.

Dans un article publié dans Jeune Afrique," Voyage au cœur de la diaspora marocaine" son auteur, Jacques BERTOIN, s'interroge ! Pourquoi partent-ils tous ? Il estime que pour "les premières vagues de l'émigration, on peut encore comprendre, l'Occident, qui avait besoin de chair à canon pour ses guerres et d'ouvriers pour ses usines, a jeté ses filets sur des populations démunies, raflées dans les villages du Sud avec la complicité de rabatteurs locaux. Plus tard, la misère des agriculteurs victimes de la sécheresse, le chômage des jeunes que l'exode rural a jeté dans les rues des villes, la répression policière qui sévissait durant les " années de plomb ", le sous-équipement des hôpitaux, le manque de maîtres dans les écoles publiques et plus généralement le différentiel de richesse existant entre le Maroc et l'Europe prospère"

Il ajoute "Mais aujourd'hui ? Incontestablement, plusieurs de ces causes subsistent. Toutefois, elles ne sauraient suffire à elles seules à justifier la persistance d'une telle pression migratoire. Comment expliquer en effet, dans un pays jouissant désormais, au contraire de tant d'autres, d'une paix civile durable, où la population bénéficie d'une liberté d'expression enviable, où le débat démocratique s'est largement ouvert et où tous les indicateurs économiques ne sont pas dans le rouge, que le désir d'émigrer y confine encore si souvent à l'obsession ?

Ce point de vue reflète bien une méconnaissance des problèmes des pays en voie de développement en particulier et de la problématique des flux migratoires d'une manière générale. Pourtant il n'est pas difficile, pour un observateur averti, d'analyser et de comprendre le pourquoi de la question de l'immigration marocaine:

Un premier coup d'œil sur la position géographique montre bien que le Maroc est à 14 km de la première zone mondiale d'immigration, l'Europe. Il est donc normal que près de 90% d'expatriés marocains vivent en Europe, comme d'ailleurs 90% des 14 millions d'expatriés mexicains vivent aux USA. Cette proximité joue un rôle déterminant dans le départ des marocains vers l'Europe. Il faut plus de temps pour un marocain résidant à Agadir de rejoindre Casablanca ou Tanger que pour un résident marocain à Madrid, à Paris ou à Bruxelles.

La mondialisation ne se limite pas uniquement aux biens et aux services mais elle provoque une intensification des flux migratoires. Selon le BIT (Bureau international du Travail), le nombre de migrants dans le monde dépasse 175 millions, soit 3 % de la population mondiale, répartis dans plus de 67grands pays d'immigration. Les migrants vivent essentiellement en Europe (56 millions), en Asie (50 millions) et en Amérique du Nord (41 millions).

Le Maroc n'est pas un cas unique..
Un marocain sur 10 est expatrié et selon le BIT une personne sur 10 dans les pays développés est migrante, contre une sur 70 dans les pays en développement. Selon les sources, le nombre de marocains candidats à l'immigration est estimé à 100 000 personnes, si on considère le Mexique dont la population totale est trois fois plus élevée (103 millions d'habitants) que celle du Maroc , on y compte cinq fois plus de candidats au départ qu'au Maroc et chaque année plus d'un demi millions de personnes immigrent vers les USA.

La comparaison avec le Mexique est très significative, outre sa proximité avec la puissance économique américaine comparable à la proximité du Maroc à la puissance économique européenne, le cas du Mexique présente de nombreuses similitudes avec le Maroc. Ces deux riches puissances exercent sur pression irrespirable à l'immigration sur les populations des pays voisins.

Au niveau du bassin méditerranéen, l'Espagne, le Portugal et la Grèce ont enregistré une très forte immigration avant qu'ils ne rejoignent la Communauté européenne. La Turquie vit la même situation actuellement et on compte plus de 5 millions de turcs uniquement en, Allemagne.

Une autre réalité, près de 90% des expatriés marocains vivent en Europe mais ils ne représentent à peine que 5% des 56 millions des migrants vivants en Europe.

Un autre facteur externe réside dans l'isolement géographique du Maroc dans un espace clos au niveau maghrébin: fermeture des frontières avec le voisin algérien à l'Est bloquant tout mouvement de population dans l'espace maghrébin, le désert au sud et l'Atlantique à l'ouest.

Aux facteurs externes, il faudrait ajouter toute une série de facteurs internes d'ordres économiques tels que les mauvaises performances de l'économie marocaine, la structure démographique du Maroc (population très jeune) et les facteurs politiques tels que le blocage de l'ascenseur social et la marginalisation des ressources humaines pendant près de cinq décennies.

D'une manière générale, l'évolution de l'immigration marocaine n'a rien d'exceptionnelle, elle suit de près la tendance générale des mouvements migratoires à travers le monde et il n'existe pas de "syndrome du départ" typique au Maroc.

Toutes les puissances économiques et commerciales vivent des mutations structurelles sur les plans économiques et démographiques qui sont à l'origine des mutations structurels des flux migratoires qui se traduit par une fuite de cerveaux dans les pays en développement. Le recours aux hauts cadres étrangers pour combler les carences de leur marché de travail est un phénomène qui hypothèque l'avenir des pays du Sud et les cadres marocains sont bien cotés en Europe, au Canada et aux USA. C'est bien dommage pour le Maroc et pour l'ensemble des pays en voie de développement de voir leurs talents, ingénieurs, informaticiens, médecins, économistes faire partie de la vague. Mais que faire face à de tels écarts de niveau de vie et aux possibilités très alléchantes offertes par le Nord?

L'immigration est un moyen pour un pays développé de se donner bonne conscience
On ne peut pas sous estimer le rôle des médias européens qui ont tendance à présenter l'Europe comme un coffre regorgeant de richesses dont on ne sait quoi faire. Les populations du Maghreb sur l'autre rive de la méditerranée et d'Afrique d'une manière générale sont bombardées quotidiennement par les chaînes satellites avec ces images de richesses insultantes. Comment résister face à cet afflux d'émissions où on distribue des Euros en millions en répondant par un Oui ou par un non?

Comment résister au départ quand on constate des sommes colossales dépensées pour les chiens et les chats alors que des dizaines de millions d'enfants croulent sous les épidémies?

Comment résister à la tentation d'immigrer quand on ne dispose pas d'un Euros par jour pour se nourrir alors qu'au Nord des milliards d'Euros sont dépensés dans les régimes d'amaigrissement?

Comme l'a bien expliqué Peter Stalker, pour le Bureau international du travail (BIT) d'une récente étude sur les effets de la mondialisation sur les migrations internationale : " Dans un monde de gagnants et de perdants, les perdants ne disparaissent pas comme par enchantement, ils tentent leur chance ailleurs"
Ce sont les pays riches qui ont voulu cette évolution et ce sont ces mêmes riches qui se barricadent derrière une forteresse en verre. Et à deux pas de l'Europe, les marocains ne fuient pas à tout prix leur pays, c'est l'Europe qui les attire.

L'argent ne fait pas le bonheur
Contrairement aux autres pays arabes, le Maroc est dépourvu de pétrole, ses recettes en devises proviennent essentiellement du phosphate, tourisme et les exportations d'agrumes. Dans ce contexte, les transferts des résidents marocains à l'étranger sont vitales pour l'économie marocaine.

Comme le nombre de résidents marocains à l'étranger a plus que doublé au cours des vingt dernières années, les transferts vers le Maroc ont aussi enregistré une forte hausse. Leur montant a plus que doublé. Selon les données publiées par l'Office des Changes la communauté marocaine a transféré plus 40 milliards de dirhams en 2005(4 milliards d'Euros). Ils représentent la principale source de devises pour le pays, dépassant les recettes du tourisme et des exportations de phosphates".

A ce niveau également, il ne s'agit pas d'une spécificité marocaine. Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), les transferts de la diaspora jouent un rôle de plus en plus prépondérant dans les économies des pays en développement. Ces transferts ont contribué à l'augmentation de plus de 10 % du PIB d'El Salvador, de l'Érythrée, de la Jamaïque, de la Jordanie, du Nicaragua et du Yémen, entre autres.

Au niveau régional, c'est l'Amérique latine qui occupe la première place mondiale dans les transferts effectués par des migrants avec un montant envoyé de 38 milliards de dollars en 2003 selon l'estimation de la Banque Interaméricaine de Développement.

Le Maroc occupe la 4 ème place mondiale après l'Inde, le Mexique et les Philippine selon la Banque Mondiale.

Les transferts de la communauté marocaine sont investis principalement dans l'acquisition d'un logement (c'est le cas pour la majorité des RME). Les dépôts auprès des banques sont également très importants, ils étaient estimés en 2002 à 72.3 milliards de dirhams.

Au niveau du développement économique et régional, l'incidence de ces transferts demeure fort limitée. La région du Rif par exemple qui a connu la plus forte immigration de tout le Maroc depuis les années 1960 et qui a toujours enregistré une part prépondérante des transferts de la diaspora demeure à tous les niveaux la région la plus en retard du Maroc. Les investissements des RME portent généralement sur de petites entreprises familiales (café, boulangerie, station services....)

Deux principaux bénéficiaires des transferts des RME: les pouvoirs publics pour lesquels ces ressources en devises constituent une véritable bouffée d'oxygène pour le financement du déséquilibre de la balance des paiements et les banques privées qui disposent d'une manne financière sans fournire de contrepartie au niveau du développement économique régional.

La Communauté marocaine en Europe
Aujourd'hui la diaspora marocaine est composée de deux catégories:
Les enfants des premières vagues d'immigration des années 1970-1980, qualifiée de 2ème, 3 ème voir de 4 ème génération, sont très sont bien intégrés dans les pays europèens.

Contrairement à leurs parents qui appartenaient à la classe ouvrière, la nouvelle génération est très hétérogène, on y trouve des cadres supérieurs, médecins, pharmaciens, enseignants, fonctionnaires, responsables politiques, techniciens, sportifs, des commerçants et des entrepreneurs dans tous les secteurs.

Cette génération n'a pas les mêmes attaches, ni les mêmes rêves que ceux des parents et n'hésitent pas à se débarrasser des biens d'héritage au Maroc pour devenir propriétaires de leur propre logement dans leur pays d'adoption ou acquérir une seconde résidence au sud de la France ou de l'Espagne.

Alors que les parents attendent avec impatience les grandes vacances pour retrouver leurs racines marocaines, la nouvelle génération prend d'autres cieux: vacances en Turquie, Tunisie, Egypte, Espagne, Grèce, Canada, USA...etc.

Les autorités marocaines ont toujours accordé une attention particulière à leurs ressortissants à l'étranger en les encadrant à l'aide d' une série d'organismes gouvernementaux et d'associations diverses. Cette multiplication d'organismes et fondations officielles qui tentent de s'introduire dans le champs de l'immigration, chacun avec ses propres méthodes et objectifs, ne contribue pas à dissiper cette méfiance des RME par rapport à la de Rabat. Il y a véritablement un manque de visibilité et de cohérence dans cette approche.

Par ailleurs, ces organismes qui gravitent autour de cette communauté continuent à employer le même langage comme s'il s'agissait de la première génération alors que la communauté marocaine à l'étranger a subi des mutations structurelles irréversibles. Cette nouvelle génération est non seulement imperméable au discours officiel marocain mais elle est aussi très critique à l'égard du Maroc surtout au niveau des inégalités sociales et de la corruption qui rongent la société marocaine. Il est certain que si le Maroc ne révise pas sa stratégie et ses méthodes d'approche, à moyen et court terme, il perdra toute influence sur cette génération.

La seconde catégorie d'immigrés est composée de nouveaux arrivés des années 1990. Ils sont installés principalement en Espagne, en Italie, au Canada et aux USA. Cette catégorie n'est pas homogène dans sa composition. La communauté marocaine en Espagne (500 000 personnes) et en Italie (300 000) est composée principalement d'ouvriers occupés dans le secteur agricole et dans la construction. Par contre celle du Canada (100 000) et des USA (90 000) est plutôt dominée par les intellectuels et les cadres.

Il est faut de continuer à croire que la communauté marocaine à l'étranger passe son temps à préparer les vacances d'été et à épargner pour effectuer des transferts. La communauté marocaine demeure sensible à tout ce qui se passe dans son pays d'origine et suit de près la situation économique et l'évolution politique. Quand les Marocains se retrouvent autour d'un thé à la menthe, leurs discussions tournent toujours autour de la situation au Maroc. Ils commentent l'actualité et échangent les dernières anecdotes qui viennent du pays.

La communauté marocaine à l'étranger est amenée à participer pour la première fois aux élections législatives de 2007. C'est une occasion pour les autorités marocaines de couper avec les pratiques du passé et de déclencher une nouvelle dynamique en s'adressant à cette communauté dans un autre langage et avec de nouvelles méthodes en s'appuyant sur les éléments dynamiques et compétents de cette même communauté. C'est le meilleur et l'unique moyen d'impliquer directement la diaspora marocaine dans le processus en cours de démocratisation et du développement du Maroc.



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