Jean Baudrillard, l'ami proche de toujours, l'ami du campus boueux de Nanterre, de Mai 68, des errances parisiennes, l'ami des traversées du désert, le penseur des limites infranchissables, des paradoxes insurmontables, des oxymores indécryptables, qui nous manque si cruellement aujourd'hui pour nous aider à lever un coin du voile de l'irréel omniprésent..." Mustapha Saha.

[...] "Derrière la plupart des images, quelque chose disparaît." a écrit Baudrillard. "Quelque chose d’unique, le calme, le secret, la mort." D’après le philosophe, l’image est aussi violence, une violence qui manipule, qui prend notre regard fasciné en otage. La violence des images tient à ce qu’elles font miroiter un monde où tout semble toujours actuel et maîtrisé. "Bien que les images montrent tout, il n’y a pourtant plus rien à voir." dit Baudrillard.

[...] On a éliminé l’absence. Or les choses n’existent jamais dans cette identité totale, dans cette présence à elle-même, elles sont en même temps présentes et absentes à elles-mêmes. Le monde aussi pris dans sa radicalité, il est à la fois présent et absent. Etant donné que la présence est dominante, le rôle de l’image c’est plutôt d’aller vers l’absence, c’est-à-dire de donner, pas de témoigner mais de rendre compte un peu de cette absence qu’on oublie en général au profit de la pure présence. L’ambivalence du monde, l’ambivalence des objets, c’est de ça dont essaie de rendre compte non seulement la photographie mais aussi le langage. On a à lutter contre une espèce de présence exagérée, de présence extravagante du monde.

[...] La photographie est l’outil idéal pour faire disparaître le monde. Toutes les dimensions du monde réel sont annulées dès l’instant où un sujet est impressionné sur la pellicule. Odeur, poids, densité, espace et temps, jusqu’au lien sensitif avec son existence passée. En effet, comme la mort, la photographie fixe la fin du réel, et l’objet renaît avec une identité totalement nouvelle et autonome. Les choses exigent désormais leur propre théatre qui ne saurait être ni illustratif ni informatif. C’est pourquoi il est inutile d’y rajouter des légendes. Elles sont ce qu’elles sont. Des images.

[...] Il n’y a pas une intention délibérée, il n’y a pas un programme .. je ne me suis pas dit, je vais faire la photographie dans ce sens. C’est la photographie qui s’est faite, qui s’est occupé de moi, ce n’est pas moi qui me suis occupé d’elle.

[...] L’aventure de la photographie, telle que Baudrillard la comprend, commence dans la tête, intuitivement, dans la mesure où l’on est prêt à inverser les signes de son propre regard. Car le monde qui nous interpelle est ce qu’il est, il a ses propres signes. Toute chose a des visions en soi-même, et ce sont elles qui nous contemplent lorsque nous regardons en arrière. Les surprises que ce demi-tour peut provoquer sont considérables.

[...] J’aime bien ce renversement des rôles où d’une certaine manière c’est l’objet qui se sert de l’objectif, qui passe à travers l’objectif, et non pas le sujet qui impose sa vision grâce à l’appareil technique. C’est le monde qui s’écrit de lui-même ; c’est l’écriture automatique du monde, mais quand même grâce à l’objectif. A ce moment là, la technique, à condition qu’elle ne devienne pas dominante, est précieuse. C’est elle qui aide l’objet à se débarrasser du sujet en quelque sorte.

[...] Comme les facettes des yeux d’une mouche, qui modifie les perspectives dans son vol en zig-zag, la photographie nous montre un monde morcelé et en cela seulement, parfait. Seul un heureux hasard permet quelques fois au photographe d’attraper un de ces fragments. Baudrillard est tout à la fois chasseur d’image et magicien, expéditeur et destinataire, et tous ces personnages s’élèvent contre la terreur exercée par l’industrie de la simulation, mais sans sombrer dans le pessimisme car, que ce soit en matière théorique ou artistique, Baudrillard fait confiance à la force du langage au sein duquel il pourrait bien disparaître lui-même.

[...] Le langage fonctionne tout seul, et à ce moment-là il fonctionne d’une façon magique. Quand on lui a enlevé le sens, l’impératif du sens, de la signification, alors le langage dans sa matérialité se met à jouer tout seul, et là, ça c’est le grand jeu. Peut-être y a-t-il l’équivalent de cette poéticité dans le monde des images, dans le monde de la photographie aussi. On arriverait à une espèce de langage poétique de l’image aussi, pourquoi pas ?



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