De manière générale, le Maroc n'a vu dans l'émigration qu'un fait accompli s'imposant à lui. Il subit le phénomène migratoire, ne le maîtrise pas, ne le contrôle pas et pratiquement, sauf exception rarissime, toutes les initiatives concernant ce domaine sont venues d'Europe, en essayant tout au mieux de réduire et d'atténuer les aspects négatifs.

La question n’a été ni pensée ni réfléchie de manière globale, et si certains ministères s'intéressent maintenant à la question, ce n'est qu’accidentellement, sans qu'ils aient les moyens de leur action, ni une vision d'ensemble qui permet d'inscrire leur action dans un cadre cohérent.

Et si, théoriquement le dossier émigration est du ressort d'un ministère déterminé, en l’occurrence celui de l’Emploi, de fait, il reste ballotté entre plusieurs administrations et ne se trouve domicilié nulle part. C'est ce qui expliquerait peut-être l'incohérence en la matière, le caractère partiel des mesures prises, et surtout le manque de suivi, faute de moyens humains, et du fait de la non centralisation de la conception, de la décision et de l'exécution.

Bien sûr, certaines tentatives de coordination ont lieu, mais elles restent dans l'ensemble épisodiques ou limitées à des aspects ou opérations très particulières, tels l'accueil durant les grandes vacances pendant lesquelles faut-il le relever, le Croissant Rouge Marocain entreprend - dans l'ombre - une action louable avec très peu de moyens mis à sa disposition.

Quelques suggestions pratiques

Au vu de l’expérience suivie jusqu'à présent, et de la question de l’émigration qui a pris des dimensions nouvelles et complexes, devant être traitée dans un cadre beaucoup plus vaste, il y aurait lieu peut-être de :

a) Revoir les structures administratives. A titre d'exemple, au niveau du ministère de l’Education Nationale, n'y aurait-il pas lieu de créer une direction avec les moyens humains et matériels adéquats qui soit chargée de l'enseignement de l'arabe aux jeunes Marocains à l'étranger !? Jusqu’à présent, ces activités dépendent de la direction de l'enseignement primaire au Maroc. Le champ d'activité de cette direction serait ample.

Il s'agit en particulier d'organiser les activités d'enseignement sur la base d'une carte scolaire précise en Europe, préparer les cadres enseignants compétents, pourvoir les missions culturelles qui devraient être créées en matériel pédagogique adéquat, préparer ou améliorer le cadre institutionnel de coopération avec les Etats européens, à savoir signer des accords culturels avec la République Fédérale d'Allemagne et l'Espagne notamment, améliorer le contenu et l'application de ceux qui existent déjà (France, Belgique) démarrer l'application réelle de l'accord signé avec les Pays-Bas depuis 1983 mais dont l'échange des instruments de ratification n'a eu lieu qu'à la fin du premier trimestre 1987.

Il y’a lieu également d'accorder une attention particulière au problème de la réinsertion pédagogique. En effet, en cas de retour, les problèmes vécus à l'étranger se perpétuent au Maroc, voire même se compliquent, dans la mesure où il n'existe pas de mesures officielles permettant la réinsertion dans le système éducatif national, d'autant plus que les structures scolaires sont très différentes d'un pays européen à un autre, voire même l'intérieur d'un même pays, avec des langues différentes (cas de la Belgique par exemple).

En effet, il n'existe pas de structures adéquates répondant aux besoins spécifiques des enfants et adolescents de la deuxième génération. A leur retour au pays, ces jeunes sont intégrés dans les écoles publiques ou privées avec la jeunesse locale, sans qu'il y ait de classes spéciales d'accueil prévues. A notre connaissance, il n’existe dans tout le Maroc qu’une seule institution scolaire, celle fondée en septembre 1984 par la Banque Centrale Populaire à Agadir qui s’intéresse particulièrement à la réinsertion pédagogique des enfants d’émigrés. Cette expérience mérite d’être suivie sur le plan pédagogique et étendue à toutes les autres régions. Pour le moment, un projet similaire de la B.C.P. existe pour Nador.

Il s’agit par conséquent d'organiser les structures de réinsertion pédagogique pour accueillir les enfants des émigrés et les réinsérer dans le système d’enseignement du Maroc. Ceci englobe l’homologation de leur système éducation primaire suivie en Europe, l'inclusion dans le programme de travail des établissements scolaires des diverses composantes didactiques et pédagogiques de celte réinsertion en particulier : l’accueil des élèves, le travail avec les parents, l'introduction des enfants dans leur milieu, la préparation du corps enseignant, la planification de la réalisation de l’assistance didactique en tenant compte des formes, méthodes et outils spécifiques.

De même, au niveau du ministère de la Culture, ne faudrait-il pas envisager la création d'un service au moins, en attendant la mise sur pied d'une direction des affaires culturelles des Marocains à l'étranger, avec des moyens conséquents ? En effet, au niveau des moyens matériels dont devrait se doter le ministère de la Culture, pour mener un certain nombre d'actions, la position avancée par le ministre de la Culture en Juillet 1986, lors du « congrès » des « Amicales », ne nous parait pas du tout adéquate.

La proposition de constitution d'un fond d’action culturel en faveur des émigrés par le dépôt par chaque émigré d'un dirham, un franc, un florin ou un mark etc.… ressemble plus à la mise en place d'une « tirelire » qu'à l'adoption d'une véritable politique, en dégageant les moyens financiers requis en la matière. Or sur ce plan justement, la réflexion de l'administration qui aurait dû suivre la décision de la création d'un fonds social de solidarité avec les émigrés, ne semble pas très avancée, alors que le texte aurait dû déjà être soumis au parlement pour passer à l'action.

Et tous les cas, s'agissant des aspects culturels liés à l'émigration, il nous parait que les moyens de financement ne doivent pas être envisagés sous l'angle de la « charité », du « bénévolat » ou du « volontariat », mais comme un Droit du citoyen marocain à l'étranger et par conséquent, comme un devoir de l'Etat à l’égard de ses ressortissants à l’étranger, qui renflouent ses caisses de milliards de devises fortes annuellement (Pour 1987, l’estimation concernant les transferts des travailleurs marocains à l’étranger est de 14 milliards de Dirhams, soit 8% de plus que 1986 cf. exposé à la Chambre des Représentants le 4 Novembre 1986 du projet de loi des Finances 1987, par M.Berrada ministre des Finances).

b) Renforcer les structures administratives s’occupant de l'émigration en personnel ayant la formation requise.

c) Centraliser les décisions pour permettre une meilleure coordination et un meilleur suivi et se donner les moyens de sa politique. Prenons un exemple parmi d'autres. Il y a plus de trois ans et demi, et quoiqu’avec beaucoup de retard, le ministère de l’Emploi avait pris l’initiative de demander au ministère de l’Education Nationale la préparation d'un manuel pour l’enseignement de la langue arabe aux enfants des travailleurs marocains à l'étranger, étant entendu que ce manuel devait être édité par les soins du ministère de l’Emploi et fourni gratuitement aux enfants des émigrés marocains.

Or, si le ministère de l’Education Nationale a rempli sa tache pédagogique très rapidement voilà plus de deux ans et demi, le livre n'est toujours pas édité. En effet, il y a bien eu l'envoi aux enseignants marocains à l’étranger d'une brochure expliquant l'usage du manuel, mais celui-ci n'est toujours pas édité, aggravant ainsi le retard par les enfants émigrés de l'acquisition de la connaissance de la langue nationale.

Cette anomalie est due au fait que, ne disposant pas de budget, certains responsables ont voulu faire éditer l'ouvrage par des organismes disposant d'argent afin qu’il soit vendu, alors que, et à juste titre, le ministère de l’Education Nationale tient à ce que ce manuel soit remis gratuitement aux élèves afin de respecter le principe de la gratuité de l’enseignement, même si par dépit, les parents sont disposés à payer plus de trente ou quarante fois le prix de revient. C'est exemple parmi tant d’autres, montre l’incohérence des mesures prises, s’agissant des questions intéressant l’émigration et le manque de suivi.

d) Pourvoir les services consulaires et représentations diplomatiques à l'étranger du personnel suffisant et formé en conséquence. Cette préparation spécifique pourrait se faire à l'Institut National du Travail et de la Prévoyance Sociale à Rabat, ou lors de stages particuliers pour harmoniser notamment le recueil des données et informations nécessaires à l'administration centrale. Encore faut-il que cet Institut National du Travail, qui dispose de locaux, ait un statut, alors qu'il aurait dû démarrer ses activités de formation à la fin des années soixante-dix !

e) Centraliser également l'information qui reste éparpillée, dispersée et très fragmentaire. Dans ce sens, chaque administration touchant à un aspect de l'émigration devrait entreprendre et discuter périodiquement de l'évaluation chiffrée et qualitative des mesures prises. Car très souvent, il n'est pas entrepris de bilan quantitatif de certaines mesures dont on n'arrive pas à connaître par conséquent l’impact.

C'est ainsi que les administrations se trouvent pratiquement dans l'incapacité de fournir même des résultats approximatifs de mesures prises qui se prêtent pourtant à quantification. Ceci parait d'ailleurs une nécessité pour rectifier l'action, la renforcer ou la revoir entièrement.

f) Doter ces diverses administrations concernées par l'émigration de structures efficaces de réflexion et d'études, de collecte et d’analyse de l’information, voire même de la production de celle-ci, afin d'orienter la prise de décision et de mieux guider l'action. Ce travail pourrait se faire en liaison directe avec les universités marocaines, sans marginaliser celles-ci, ni introduire des critères extra-scientifiques, comme l'a fait dernièrement le ministère de l’Emploi à propos du projet régional P.N.U.D./B.I.T. concernant les jeunes Maghrébins en Europe (dont les Marocains) et où les enseignants chercheurs nationaux spécialisés dans le domaine des migrations et appartenant à différentes universités marocaines et à diverses disciplines (géographes, psychologues, linguistes, démographes, économistes, sociologues, juristes, médecins etc...), ont été pratiquement exclus au « profit » de certains responsables du ministère de l’Emploi qui, abusant de leurs postes au sein de l'administration, confondent l'intérêt national et l'intérêt matériel, l'intérêt public et les intérêts personnels...

Est­-il ainsi normal de détourner de ses objectifs un projet de recherche d'une aussi grande envergure qui concerne un problème NATIONAL et intéresse la coopération maghrébine et internationale par l'intermédiaire du P.N.U.D. et du B.I.T. ! ?

En effet et à titre d'exemple, s'agissant de la réflexion sur la situation et le devenir de la deuxième génération des Marocains en Europe, force est de constater la quasi absence de travaux au Maroc sur la question et par contre, la prépondérance en ce domaine des analyses effectuées en Europe par des chercheurs en sciences sociales européens, ou les prises de position de responsables et d'hommes politiques européens.

Or, comme nous l'avons remarqué précédemment, les positions se situent dans le « meilleur » des cas dans le cadre de la problématique de l'assimilation et de l'intégration définitive des jeunes dans les pays d’« accueil », faisant d'eux en fait des citoyens de seconde zone ou des bénéficiaires d'une assimilation au rabais, destinés à pourvoir aux besoins présents et futurs des économies occidentales, d'autant plus que ces jeunes connaissent par ailleurs dans l'ensemble une scolarité aléatoire et déficiente et une pseudo-formation professionnelle, qui les destinent enfin de compte à endosser le même statut socio-professionnel que le père, nationalité en moins.

Certes, la recherche ne peut fournir des solutions miracles, des thérapeutiques toutes faites, mais elle peut contribuer à l’émergence de solutions adaptées, en fournissant aux responsables des éléments nécessaires à l'élaboration d'un véritable diagnostic. Ces études devraient constituer un support, un élément indispensable permettant de voir plus clair, de prendre des décisions en connaissance, d'opérer des choix et non pas de naviguer à vue ou de pratiquer une politique au jour le jour sans qu'il y'ait au préalable une vision d'ensemble, cohérente et prospective des problèmes. La force de la partie européenne tient souvent à cet aspect, en ce sens que leurs propositions, voire leurs décisions unilatérales, sont préparées par des groupes de réflexion et d'études internes à l'administration, ou le plus souvent avec le concours des universités et des centres de recherches.

Or de manière générale dans notre pays, cette pratique n'est pas courante, bien qu'il existe un potentiel d’énergie et de compétence qui ne demande qu'à s'investir et il serait tellement urgent et nécessaire de lancer le débat et non pas d'occulter le problème. Tout comme il est primordial d'aborder ces questions en tenant compte de nos besoins et non pas sombrer dans l’européocentrisme.

Il y’a donc la nécessité pour notre pays de mener soi-même une réflexion d'ensemble et des études spécialisées afin de ne pas laisser toujours l'initiative à l'Europe, de réagir tout au mieux ou de reprendre à son compte et sans discernement des solutions « prêt-à-porter ».

On ne saurait en fin de compte insister sur la nécessité et l'urgence qu'a notre pays de maîtriser les instruments de la connaissance de la question de l'émigration, de se doter des moyens adéquats adaptés à l'ampleur des enjeux, à l'acuité et à la gravité croissante des problèmes.

Penser et agir maghrébin
Par ailleurs et concernant la « deuxième génération » des Marocains en Europe, c'est d'abord à une coordination réelle globale et continue entre les cinq principaux départements ministériels concernés : Affaires Étrangères et Coopération, Emploi, Éducation Nationale, Affaires Culturelles, Habous que nous faisons appel pour le bien de ces enfants, de leurs parents et de leur avenir. D’autres départements ministériels sont également concernés tels la Jeunesse et Sports, la Formation Professionnelle, les Affaires Sociales, la Justice etc… pourquoi par exemple ne pas préparer et réunir un conseil de gouvernement qui serait consacré spécifiquement aux divers aspects de l’émigration et prendrait des initiatives allant dans le sens de l’adoption d’une politique globale et intégrée dans ce domaine ? La tenue préalablement d’un colloque national représentatif pourrait utilement contribuer à la recherche de solutions adéquates.

C'est ensuite à une coordination plus large encore entre les pays du Maghreb en premier lieu, avec les partenaires européens en second lieu, et les organisations régionales et internationales concernées en troisième lieu (UNESCO, BIT, ALESCO, ISESCO, UNICEF, etc.…) que nous devons nous acheminer, pour résoudre un problème dont l'acuité et l'urgence ne saurait tolérer aucune tergiversation, d'autant plus que la troisième génération est déjà à nos portes.

Dans cet ordre d'idées, l'enseignement de la langue arabe pourrait même faire l'objet d'un programme commun maroco-algéro-tunisien qu'il serait souhaitable d'envisager et qui ne ferait que lier le présent à l'avenir.

Les pays maghrébins pourraient en effet à titre d'exemple, mettre en commun les moyens pour les rendre utilisables par l'ensemble et les rentabiliser : classes communes, programme d'enseignement commun. Avec un programme modeste et opérationnel, les pays du Maghreb peuvent alors se présenter en rang serré à la C.E.E. Mais ceci nécessité évidemment une volonté commune et un suivi. L'apport dans ce domaine de l’UNESCO, l'ALESCO, l'ISESCO serait des plus utile et efficace en particulier pour l'élaboration des matériels didactiques adaptés aux besoins culturels des jeunes et aux intérêts des travailleurs migrants de leurs familles en leur permettant la préservation de leur identité culturelle et nationale. Mais encore faut-il là aussi, que les commissions nationales pour l'UNESCO et l’ALESCO dans les divers pays du Maghreb et plus particulièrement au Maroc, prennent des initiatives dans ce sens, et que l’ISESCO intègre la question des migrations dans ses préoccupations et programme de travail !

FIN

Rabat, 1987

Abdelkrim Belguendouz
Professeur d’économie à la faculté de Droit de Rabat-Agdal, chercheur spécialisé en migration


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