La Fondation a besoin de voir sa mission précisée dans les circonstances actuelles, comme elle a besoin d'une révision de la loi n° 19-89 portant sa création. Cette institution nécessite notamment d'être réellement représentative de la Communauté au niveau de son comité directeur.

En premier lieu, la représentation de la Communauté marocaine à l'étranger au sein de la Fondation, ne peut se limiter aux travailleurs et aux commerçants, étant données les mutations profondes qu'elle a connues.

En second lieu, le comité directeur doit refléter la pluralité et la diversité qui caractérise le milieu associatif des Marocains à l'étranger, et non pas être le monopole d'amicales dépassées, manipulées notamment par certaines autorités consulaires, On ne peut pratiquer à l'égard de la communauté la politique du parti unique, en excluant et en marginalisant tous les milieux non « amicalistes», alors qu'à l'intérieur du Maroc, la concrétisation du pluralisme et de la démocratie est en plein mouvement ascendant.

A ce stade, il y a lieu de rappeler les termes d'un discours royal prononcé à Paris le 21 décembre 1985, lors d'une réception donnée à la colonie marocaine en France. Abordant la question des « Amicales », avec une grande franchise, le Souverain défunt s'était déclaré selon ses propres termes, « déçu » de leur fonctionnement « pour cause de favoritisme et de népotisme ».

Voilà pourquoi, l'initiative royale suivante avait été prise :

« Nous avons décidé d'asseoir ces amicales sur une base véritablement démocratique, Nous envisageons pour cela la convocation en juillet prochain d'un congrès qui définira cette base, conformément à la volonté librement exprimée des travailleurs marocains en France, ne prenant en considération que l'intérêt général et l'intérêt propre à chaque travailleur marocain ». (Discours de feu S.M Hassan II).
Chasser le naturel, il revient au galop ...
Le congrès a certes été organisé par le ministère de l’Emploi à Rabat à la mi-juillet 1986, mais les résultats immédiats et le fonctionnement ultérieur ne furent pas probants au niveau de la transparence, de la crédibilité et du sérieux. Il y a lieu de se référer sur cc point à l'intervention faite en conseil de gouvernement du 20 mars 1991 par Rafik Haddaoui, dans laquelle, au retour d'une tournée en Europe auprès de la communauté, le ministre chargé à l'époque des affaires de la Communauté marocaine à l'étranger, dressait un bilan négatif du fonctionnement des Amicales :

« La communauté, dans son écrasante majorité, estime qu'il faut rénover le système associatif et le rendre plus crédible : les « Amicales » et leurs méthodes d'action, de l'aveu même de leurs responsables, ne sont plus adaptées à la situation. Les autorités des pays d'accueil elles-mêmes, souhaitent voir les Marocains disposer d'associations plus ouvertes, pour leur permettre de dialoguer avec elles.

« Plusieurs responsables d'Amicales et de Fédérations d'Amicales n'hésitent pas à appeler de leurs vœux une modification des statuts, voire l'appellation même d'Amicales » trop galvaudées, ces dernières années. Les meilleures volontés et il en existe, ont été découragées elles se sont réfugiées, soit dans d'autres associations, soit dans la réserve, ne se considérant appartenir ni à la catégorie de « travailleurs », ni à celles des « commerçants ».

« La vie associative des Marocains, doit pouvoir répondre aux défis culturels, sociaux et économiques qui se posent et se poseront davantage dans l'Europe de demain ». (Voir le discours de Rafik Haddaoui dans « Le Matin du Sahara et du Maghreb » du 22 mars 1991).

Devant un constat aussi lucide, fait officiellement il y a près de neuf ans, par un membre du gouvernement, une remarque s'impose. S'il ne s'agit nullement bien entendu de passer par « pertes et profit » la première génération, on se demande pourquoi on continue, au niveau des structures qui s'occupent des R.M.E., à privilégier les Amicales, à les mettre en avant de manière unilatérale, exclusive et discriminante, et à vouloir maintenir une reproduction des schémas du passé.

Le problème posé n'est pas à notre sens fondamentalement un conflit en terme de générations. En d'autres termes, le réajustement nécessaire de l'approche à avoir de la communauté, ne doit nullement amener à son déplacement total, en rayant la représentation de la première génération qui a émigré dans les années 60 et 70. Toutes les générations et à travers toutes leurs sensibilités, doivent être représentées, mais de manière transparente, dans le cadre d'une culture et de pratiques démocratiques.

La question se pose en ces termes et avec beaucoup d'acuité pour le Comité directeur de la Fondation qui reste encore à la fin 1999, au niveau des représentants des Marocains résidant à l'étranger, avec la même composition depuis sa création (sauf pour l'Italie qui n'est pas encore représentée !!), puisqu'il est cantonné aux mêmes responsables des « amicales » en tant que seuls représentants attitrés de la communauté résidant à l'étranger, alors que ces amicales n'ont même pas, pour la majorité d'entre elles, changé de bureau.

Pourtant, à l'intérieur du mouvement associatif marocain à l'étranger, non seulement des sensibilités et des tendances différentes existent, mais la nature même et la composition des associations varient. A côté des Amicales des travailleurs et des commerçants, qui ont été instrumentalisées dans le passé dans une logique sécuritaire et qui ne font que perpétuer le favoritisme, l'esprit de clan, une culture de soumission et la recherche d'intérêts qui n'ont rien de communautaires, il y a en effet des associations de jeunes très dynamiques, des organisations de femmes, des associations à caractère religieux, celles qui interviennent dans le domaine social, d'autres sur le terrain sportif, sans compter les associations à caractère économique, voire même des associations de chercheurs ou bien de défense des droits de l'Homme ...

Une large ouverture s'impose
Ces diverses associations ont leur poids et leur mot à dire, et on ne peut les rejeter de la même manière que les Amicales, ou ne pas les considérer comme interlocuteurs valables, parce qu'elles sont simplement culturelles ou bien uniquement politiques, comme l'a défendu de manière étrange un éditorial paru le 27 août 1999 dans « Al Ittihad Al Ichtiraki ». Autrement dit, cette diversité des sensibilités et cc pluralisme des tendances ne sont pas à notre sens à mettre en cause, mais à intégrer au contraire dans une approche tendant à nouer des liens avec l'ensemble de l'émigration.

Par conséquent, pour des raisons d'égalité en droit, mais aussi pour des motivations pratiques, l'élargissement nécessaire du champ d'action à prendre en considération, doit s'accompagner d'un élargissement corrélatif du domaine de concertation et du cercle des partenaires.

En d'autres termes, comme élément d'une nouvelle approche gouvernementale à l'égard de la communauté marocaine établie à l'étranger, on se doit d'assurer la reconnaissance des associations que se sont données les Marocains à l'étranger eux-mêmes, et non pas se cantonner à la seule reconnaissance des amicales. Le critère pertinent de la représentation de la communauté au sein de la Fondation, et de manière générale auprès des pouvoirs publics, est le critère démocratique.

Il reste aussi à la société civile marocaine à l'étranger à se transformer, en regroupant ses potentialités et ses énergies, dans une action fédératrice de la diversité, Il s'agit alors de pousser dans la transparence et d'encourager l'entente entre les différentes associations et la myriade d'organisations marocaines à l'étranger, qui ont intérêt à resserrer les rangs et à féconder la dynamique que recèle la communauté marocaine établie à l'étranger.

Si on veut réellement impliquer les Marocains résidant à l'étranger dans l'œuvre de rénovation nationale, leur faire partager les ambitions démocratiques du Maroc, les considérer comme des partenaires à part entière et les associer directement dans les actions à l'étranger, à travers les comités régionaux de la Fondation (qui n'ont encore jamais vu le jour), il est nécessaire d'organiser une représentation saine, équitable, démocratique, crédible et efficiente au sein des structures dirigeantes de la Fondation. Tout comme les structures d'intervention de celle-ci doivent être plus efficientes et opérationnelles, dans le cadre d'une véritable restructuration et d'un plan d'action efficace.

Dans cet esprit, les rapports entre la Fondation et la nouvelle structure à concevoir au niveau gouvernemental, doivent être clarifiés pour préciser les domaines et les formes d'intervention respectifs, en ayant comme objectif la synergie et la complémentarité, tout en sauvegardant l'autonomie de gestion de la Fondation pour éviter la «promiscuité» et le chevauchement, ou bien la confusion des rôles qui existaient auparavant, voire même la simple pratique suivante à l'époque : le Département pense (quand il ne s'agissait pas d'improvisation), la Fondation dépense ...

Mais, tout en envisageant une politique de proximité et de partenariat direct avec la communauté, peut-on sérieusement envisager pour l'avenir une action de la Fondation, indépendamment de la stratégie globale de l'État, et par conséquent sans une coordination étroite et intime avec une structure en charge de la communauté, et sans que cette dernière ne puisse compter aussi sur une partie des ressources de la Fondation ?

La Fondation ne peut se substituer à une structure politique gouvernementale
Sur un autre plan, si la Fondation est habilitée à exercer un certain nombre d'attributions qui relèvent de ses compétences, et qu'elle doit s'adapter au niveau des modalités concrètes d'intervention, elle ne peut gérer les aspects administratifs généraux et les aspects politiques, n'ayant pas elle-même le caractère d'autorité gouvernementale.

De ce fait, la Fondation ne peut faire l'économie d'une structure de coordination ou se substituer à elle au niveau organisationnel et politique, pour élaborer et exécuter une politique globale de l'État, concernant la communauté marocaine à l'étranger, et répondre de celle-ci devant le parlement. L'institution doit par conséquent reconsidérer certaines ambitions avancées par certains de ses responsables.

Par contre, la Fondation constitue un excellent moyen d'accompagnement et potentiellement d'intervention de proximité, si sa politique est revue et repensée en conséquence, non pas de manière unilatérale, comme lors des changements opérés en décembre 1997, mais en concertation étroite et sérieuse avec tous les milieux concernés au-delà des seules « Amicales ».

La Fondation a aussi intérêt à mieux cibler son action et à concentrer ses efforts sur des créneaux porteurs comme le culturel, au lieu de se disperser, d'être réduite ou poussée par la tentation tentaculaire, en voulant se donner de fait toutes les compétences et attributions techniques (et au-delà ?) de l'ancien ministère de la Communauté, en les reprenant à son compte sous de nouvelles appellations ...

La délimitation des missions précises à entreprendre par la Fondation, devrait être préparée minutieusement par une réflexion approfondie sur le champ concret à investir, les tâches bien ciblées à mener, l'organisation adéquate à mettre en place, le financement à réunir, les profils requis de cadres à mobiliser, les modalités de gestion à prévoir. L'idée centrale est de faire assumer par la Fondation les actions qu'elle peut réellement mener et contrôler, en vue de la responsabiliser et de la rendre comptable de ce qu'elle fait.

Dans cette perspective, un plan d'action non seulement à court terme, mais également à moyen et à long terme, devrait être établi, en prévoyant et en réunissant les conditions de réalisation et en intégrant ces actions dans le cadre d'une vision stratégique.

Renouer avec les acquis passés
Au total et à l'heure de tous les défis qui la guettent, la communauté marocaine résidant à l'étranger mérite de renouer avec les acquis dont elle avait été gratifiée, au plan des droits politiques et de l'instrument d'action gouvernemental. Sur ce dernier point, Abdelkrim Ghallab, membre du Conseil de la présidence du Parti de l’Istiqlal et directeur du journal « Al Alam », propose dans l'édition du 21 avril 1999 de cc quotidien, de remettre sur pied un ministère spécifique, qui s'occupe de l'émigration et de la Communauté marocaine à l'étranger :
« Assez, dit-il, de l'anarchie qui consiste à mettre les problèmes des émigrés entre les mains de plusieurs responsables, sans qu'aucun d'entre eux ne soit vraiment responsabilisé ou n'accorde l'intérêt qu'il faut à ses problèmes. Dans ces circonstances, l'émigration et les émigrés restent un dossier dont aucun responsable de l'État n'assume la responsabilité ». (Voir « émigration et émigrés, Al Alam, 21/04/99).
Par conséquent, la communauté à trop besoin d'une véritable politique la concernant, pour continuer à faire l'objet de divergentes secondaires et pâtir encore des susceptibilités, tiraillements et « luttes » entre administrations, institutions et départements. La gestion des affaires de la communauté doit se faire non pas dans une optique conflictuelle ou concurrentielle, mais dans une optique de complémentarité et de convergence des finalités, dans le cadre d'une politique gouvernementale globale et d'une vision cohérente, en mettant l'intérêt de la communauté et celui du Maroc en général, au-dessus de toute autre préoccupation.

Dans un dernier article qui paraîtra demain, nous verrons qu'il y a lieu également de faire assumer au budget de l'État et aux banques marocaines leurs responsabilités, afin de doter la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger des moyens financiers nécessaires.

Demain : III
Faire assumer au budget de l’État et aux banques marocaines leurs responsabilités, afin de doter la Fondation des moyens financiers nécessaires

Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur spécialisé en migration



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