L’indépendant Magazine : L'investissement dans les ressources humaines est devenu une priorité stratégique des pays développés. Cependant, chez nous, on remarque que les compétences et les cadres supérieurs nationaux ont de plus en plus tendance à émigrer à l'étranger. Quelles en sont les raisons à votre avis ?

A.Belguendouz : Si de plus en plus, le développement des économies modernes se fait sur la base du savoir et des connaissances, on constate en effet, que de nombreux cadres marocains fuient le Maroc, non pas pour des raisons politiques bien entendu, mais pour rechercher de meilleures conditions de travail, de rémunération et un environnement qui soit, à leurs yeux, plus ouvert et plus motivant. Sans culpabiliser qui que ce soit, et tout en tenant compte de la liberté individuelle de partir où on le désire, ce mouvement s'apparente selon nous, à une fuite devant les responsabilités. On ne peut le légitimer ou l'encourager, en invoquant la mondialisation et en parlant d'opportunités à saisir pour le développement économique et social du Maroc qui a besoin au contraire de toutes les compétences marocaines existantes.

On a remarqué ces dernières années que l’immigration qui, jadis, était motivée par la recherche d'une vie meilleure par une classe sociale vivant dans des conditions difficiles, est devenue une ambition généralisée à toutes les classes, y compris les hauts cadres. Cela n'altère-t-il pas le projet de développement national en privant le pays de ses compétences ?

L'émigration marocaine vers l'étranger continue à l’heure actuelle non seulement à travers le regroupement familial, mais aussi sous d'autres formes. A l'émigration légale de travailleurs très peu importante, il y lieu d'ajouter les migrants dit « clandestins », « irréguliers », « illégaux » ou « sans-papiers », qui renvoient au Maroc des « harragas ». Le nombre de ces brûleurs de leurs frontières de manière interdite et de brûleurs de leurs documents d'identité s'est intensifié avec la persistance d'un très fort taux de chômage au Maroc, ainsi que des inégalités sociales criantes et depuis que l'Europe est cadenassée, avec l'instauration des visas délivrés au compte goutte et le contrôle draconien de l'accès au territoire des Etats européens.

Cette nouvelle forme de migration du désespoir, qui concerne non seulement les Marocains mais aussi des Maghrébins et des Subsahariens, connaît une évolution des plus alarmantes. Ces mouvements illicites sont tout d'abord de plus en plus organisés par des trafiquants, qui tirent des profits juteux de la détresse humaine et ce, des deux côtés de la Méditerranée.

Cette émigration irrégulière répond en second lieu aux nécessités du travail au noir ou travail dissimulé, qui forme à présent une composante structurelle du marché de l'emploi. Dans une logique de gestion de la main-d’œuvre privilégiant la flexibilité et la précarité, cette forme d'immigration répond aux besoins de l'économie informelle ou souterraine et à certaines activités saisonnières. Elle concerne non seulement les hommes, mais aussi les femmes depuis une quinzaine d'années et même les enfants mineurs, qui entreprennent « l’ahrig » très souvent dans des conditions dramatiques, transformant notamment le Détroit de Gibraltar en un véritable mouroir ou un tombeau marin.

Si la rive de la Méditerranée pratique un contrôle draconien, à travers l’instrument du visa et intensifie les contrôles publics pour contenir l'arrivée d'une main-d’œuvre « banale », par contre l'Europe et l’Amérique du Nord ont accueilli volontiers les compétences marocaines.

Cette émigration de plus en plus fréquente d'un grand nombre de cadres marocains et de « cerveaux », caractérise en effet la période actuelle et constitue une accumulation perdue de plusieurs générations. Certaines de nos écoles d'ingénieurs ne travaillent plus pratiquement que pour l'expatriation des cadres formés.

Croyez-vous que l'environnement universitaire participe au développement de ce phénomène ?

La question est large et revêt plusieurs aspects. Nous n'aborderons qu'un seul. S'agissant de l'émigration des « cerveaux » dans ses rapports avec l'enseignement supérieur, c'est beaucoup plus vers les défaillances du système de recherche universitaire marocain qu'il faut se trouver. Il s'agit notamment de lever les contraintes qui pèsent sur la recherche scientifique nationale, afin de rendre celle-ci opérationnelle.

Il y a lieu aussi d'accorder au secteur les moyens conséquents et de créer les conditions d'un environnement scientifique adéquat. Il faut savoir garder au Maroc sa « matière grise » formée de diplômés universitaires, ses hauts techniciens et cadres et toute une série de compétences et de potentialités dont le pays a vivement besoin, mais qui sont de plus en plus débauchés par les « chasseurs de cerveaux » et attirés par des offres alléchantes de recrutement à l'étranger, présentées notamment par des bureaux conseils installés principalement à Casablanca, mais aussi à Rabat.

Dans le court et le long terme, quel sera l’impact de la fuite des cerveaux sur l’avenir du Maroc, et quelles sont les solutions à votre avis ?

Le Maroc, qui subit de plein fouet les affres de la fuite des cerveaux, devient ainsi un producteur d'élites pour les pays du centre, au détriment de la mise à niveau nationale dans tous les domaines. Insistons pour dire que le départ de ces cerveaux ne signifie nullement que le pays a un trop plein de compétences scientifiques et techniques, loin s'en faut.

Le redressement de la situation au Maroc, pour faire face à cette évasion de l'intelligence, suppose notamment une nette amélioration du statut de ces compétences au niveau de la fonction publique, de même qu'une revalorisation des conditions matérielles et morales au niveau du secteur privé. Il s'agit aussi de donner la priorité en matière d'expertise aux compétences nationales. De manière plus générale, il s'agit de renforcer l'esprit de confiance dans l'avenir du pays.

Cet exode qualitatif de type nouveau, qui modifie la structure de l’émigration, nuit aux intérêts du pays qui est vidée de sa substance, en constituant un transfert de capacité de travail qualifiée d’une richesse rare et coûteuse, dont le coût de formation a été pris en charge par la collectivité nationale et en privant le Maroc d'un outil très important de sa modernisation dans tous les secteurs. Plus grave encore, cette tendance ne fait que s'accentuer, à moins que les responsables marocains ne mesurent la gravité et l'ampleur de la situation, en identifiant les raisons objectives et partant, en agissant concrètement pour les supprimer. Ceci est devenu primordial, d'autant plus que la nécessaire mise à niveau de l'entreprise marocaine par rapport à la concurrence étrangère, implique la pleine utilisation des compétences marocaines dans tous les domaines, afin de répondre aux critères et standards internationaux en matière d'environnement, de qualité.

Dans cet esprit, il est urgent que la commission ministérielle présidée par le Premier ministre, chargée de l’émigration et de la communauté marocaine résidant à l’étranger, se penche sérieusement sur ce dossier stratégique pour l’avenir du pays et la maîtrise de son développement en terme d'autonomie de gestion.

L'enjeu est très grave. Le Maroc, tout en devant s'ouvrir à son environnement extérieur, aura-t-il dans le futur les moyens d'assurer son autonomie décisionnelle ? A moins que, dans une conception dogmatique de la mondialisation, qui suppose un abandon total de toute idée de souveraineté, en particulier dans le domaine économique, certains ne voient aucun inconvénient à faire assurer dans le futur, les principaux services du pays par des régies étrangères !?

Par ailleurs, après ces événements majeurs et douloureux du 11 septembre 2001 qui ont ébranlé le monde, et la riposte en termes de « croisade » que certains veulent entreprendre, les « cerveaux » marocains, attirés auparavant par l’exode vers l’Amérique du Nord ou vers l'Europe, seront-ils enclins à chercher les solutions d'avenir au Maroc ? L'appel à une « guerre froide » contre l’Islam, décrété inférieur et accusé d'être l'ennemi civilisationnel des valeurs occidentales, fera-il revenir au Maroc les compétences déjà expatriées ?

Toujours est-il qu'il faut accorder aussi une attention particulière aux jeunes cadres et talents issus de la diaspora marocaine pour les impliquer et les associer activement à l'entreprise de développement de notre pays !

Propos de Abdelkrim Belguendouz
recueillis par Omar Dahbi



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