L’œuvre, récemment rééditée, est plus que jamais d’actualité, parce qu’elle retrace l’histoire des préjugés populaires anti-arabes et anti-islamiques, et révèle plus généralement la manière dont l’Occident, au cours de l’histoire, a appréhendé « l’autre ».

Edward Saïd s’est toujours battu contre la diabolisation de l’islam et pour la dignité du peuple arabo-musulman. Il défend une conception exigeante et courageuse du rôle de l’intellectuel, auquel il redonne une vraie noblesse. Sa marginalité l’a placé à la croisée des grands enjeux de notre temps. Il perçoit avec acuité la réalité du brassage des cultures, affirme que les oppositions entre les civilisations sont des constructions humaines, et l’identité, le fruit d’une volonté. Voyage dans une œuvre cohérente, engagée, véhémente et attachante.
« La vie de Saïd Edward en Occident, en particulier en Amérique, est décourageante. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique, d’idéologie déshumanisante qui entoure l’Arabe ou le musulman est réellement très solide. »
C’est cette expérience qui a poussé en 1978 Edward Saïd, professeur de littérature comparée à la Columbia University de New York, à écrire L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, un livre qui a connu un retentissement mondial. Il y analyse le système de représentations presque autonome dans lequel les puissances occidentales - la France, l’Angleterre, les Etats-Unis - ont, au fil des siècles, enfermé l’Orient. L’enjeu est de taille :
« L’Orient n’est pas seulement le voisin immédiat de l’Europe, il est aussi la région où l’Europe a créé les plus vastes, les plus riches et les plus anciennes de ses colonies, la source de ses civilisations et de ses langues, il est son rival culturel et lui fournit l’une des images de l’Autre qui s’impriment le plus profondément en elle. De plus, l’Orient a permis de définir l’Europe (ou l’Occident) par contraste : son idée, son image, sa personnalité, son expérience. La culture européenne s’est renforcée et a précisé son identité en se démarquant d’un Orient qu’elle prenait comme une forme d’elle-même inférieure et refoulée. » L’Orient est perçu comme un lieu de licence sexuelle ; les colonies ont leur utilité pour se débarrasser des fils rebelles...
L’orientalisme a d’abord été une science, celle de savants qui se rendaient en Orient « bardés d’inébranlables maximes abstraites », dont ils ne pensaient qu’à prouver la validité. Du décalage qu’ils constataient forcément entre la réalité et les « vérités moisies » qu’ils avaient apprises est née « la mythologie du mystérieux Orient, l’idée que les Asiatiques sont impénétrables ». « C’est, semble-t-il, un défaut fort courant que de préférer l’autorité schématique d’un texte aux contacts humains directs, qui risquent d’être déconcertants. » Ce fonctionnement en circuit fermé est le grand trait de l’orientalisme. Ses doctrines faisaient autorité : « L’Orient a dû passer par le filtre accepté de l’orientalisme en tant que système de connaissances pour pénétrer dans la conscience occidentale. »

L’Orient, « forme la plus élevée du romantisme »
Aux savants ont succédé les poètes. Les premiers, tenus en respect par le dogme et par les travaux de leurs prédécesseurs (« une définition du dictionnaire déloge l’expérience », résume Saïd), se gommaient entièrement pour livrer des récits le plus impersonnels possible, de manière à transformer des observations particulières en généralités à valeur universelle. Pour les seconds, au contraire, l’Orient était une « province personnelle », un domaine où laisser courir leur imaginaire, où projeter leur intériorité. Il était « la forme la plus élevée du romantisme », selon la formule de l’Allemand Friedrich Schlegel. Edward Saïd cite une lettre envoyée en 1843 par Gérard de Nerval (qui écrivit un Voyage en Orient) à Théophile Gautier :
« Moi, j’ai déjà perdu, royaume à royaume, et province à province, la plus belle moitié de l’univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes rêves ; mais c’est l’Égypte que je regrette le plus d’avoir chassée de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs ! »
L’orientalisme, un savoir né de la force
Si l’usage fait de l’Orient par les savants et par les poètes est différent, la rencontre véritable n’a lieu ni pour les uns ni pour les autres. « L’orientalisme repose sur l’extériorité, c’est-à-dire sur ce que l’orientaliste, poète ou érudit, fait parler l’Orient, le décrit, éclaire ses mystères pour l’Occident. » Les habitants des contrées étudiées sont réduits à des « ombres muettes », à des « types ». Jamais la parole ne leur est donnée. En exergue, Edward Saïd a placé ces mots de Karl Marx : « Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ; ils doivent être représentés. » Sans oublier la non-réciprocité de l’orientalisme : personne n’imagine qu’il puisse y avoir en Orient une école « occidentaliste »...

Pour Saïd, « l’orientalisme a plus de valeur en tant que signe de la puissance européenne et atlantique sur l’Orient qu’en tant que discours véridique sur celui-ci ». Car c’est bien de pouvoir qu’il s’agit : « Les représentations ont des fins. » L’orientalisme, note-t-il, est à la fois un aspect du colonialisme et de l’impérialisme. Il est un « discours », une manière d’agir sur l’Orient, et même de le créer : « Le savoir sur l’Orient, parce qu’il est né de la force, crée en un sens l’Orient, l’Oriental et son monde. » Ce qu’Edward Saïd étudie, c’est « un nœud de savoir et de pouvoir qui crée “l’Oriental” et en un sens l’oblitère comme être humain ».

Les Orientaux sont perçus comme des masses grouillantes, dont nulle individualité, nulle caractéristique personnelle ne se détache. Tous les phénomènes observés au sein de leurs sociétés sont expliqués par le fait qu’ils sont des « Orientaux ». « Si un Arabe est joyeux, ou s’il ressent de la tristesse à la mort de son enfant ou de son père, s’il ressent les injustices ou la tyrannie politique, ces sentiments sont nécessairement subordonnés au simple fait, nu et persistant, qu’il est un Arabe. » Ou mieux, au « retour de l’islam », sésame explicatif universel : « L’histoire, la politique, l’économie ne comptent pas. » Saïd évoque les travaux de Gibb, un orientaliste anglo-américain du vingtième siècle, et remarque qu’il paraît à Gibb « hors du sujet d’indiquer si les gouvernements “islamiques” dont il parle sont républicains, féodaux ou monarchiques ».

« Leur enseigner la liberté »
L’orientalisme énonce des généralités, développe une conception monolithique, figée, « essentialiste et idéaliste », de l’Orient ; il n’inscrit pas les sociétés qu’il étudie dans un processus dynamique de développement ou de continuité historique : « Il est vain de chercher dans l’orientalisme un sens vivant de la réalité humaine ou même sociale d’un Oriental : un habitant contemporain du monde moderne. » C’est sous la plume de Chateaubriand que Saïd trouve la première mention d’une idée totalement fausse, mais promise à une grande carrière, celle de l’Europe qui enseigne à l’Orient ce qu’est la liberté : « La liberté, ils l’ignorent ; les propriétés, ils n’en ont point ; la force est leur Dieu. Quand ils sont longtemps sans voir paraître ces conquérants exécuteurs des hautes justices du ciel, ils ont l’air de soldats sans chef, de citoyens sans législateurs, et d’une famille sans père. » Les conclusions en sont vite tirées : « Au dix-neuvième et au vingtième siècle, en Occident, on est parti de l’hypothèse que l’Orient avec tout ce qu’il contient, s’il n’était pas évidemment inférieur à l’Occident, avait néanmoins besoin d’être étudié et rectifié par lui. »

Au moment de l’expédition d’Égypte, Bonaparte embarque avec lui une cohorte d’orientalistes. Ils constituent « l’aile savante de l’armée », au service d’un projet encyclopédique. « Il n’y a pas de parallèle plus éclatant, dans l’histoire moderne de la philologie, entre la connaissance et le pouvoir que dans le cas de l’orientalisme. » Dès ce moment, les orientalistes mettront leur savoir au service de l’Occident conquérant. Aucun ne choisira jamais l’autre camp. Saïd décrit d’ailleurs la répugnance et le mépris singuliers qui habitent ces savants pour l’objet de leurs études, attitude qui perdure parfois jusqu’à nos jours : en 1967, Morroe Berger, professeur à Princeton, président de la Middle East Studies Association, affirmait noir sur blanc dans un article que son champ d’études « n’était pas le foyer de grandes réalisations culturelles » et ne le serait sans doute pas dans un proche avenir. Il le jugeait parfaitement ingrat « pour un savant qui s’intéresserait au monde moderne »...

La réalité humaine est indivisible
L’analyse de l’orientalisme comme système de pensée et de représentation, révélateur de la façon dont l’Occident a, dans l’histoire, appréhendé et traité l’Autre, est si décourageante, qu’Edward Saïd en vient à s’interroger tout simplement sur la validité du découpage de la réalité en blocs distincts et forcément opposés. C’est là, dit-il, la principale question intellectuelle soulevée par l’orientalisme :
« Peut-on diviser la réalité humaine - en effet, la réalité humaine semble authentiquement être divisée - en cultures, histoires, traditions, sociétés, races même, différant évidemment entre elles, et continuer à vivre en assumant humainement les conséquences de cette division ? Par là, je veux demander s’il y a quelque moyen d’éviter l’hostilité exprimée par la division des hommes, peut-on dire, entre “nous” (les Occidentaux) et “eux” (les Orientaux). Car ces divisions sont des idées générales dont la fonction, dans l’histoire et à présent, est d’insister sur l’importance de la distinction entre certains hommes et certains autres, dans une intention qui d’habitude n’est pas particulièrement louable. »
Orient-Occident, « des menottes forgées par l’esprit »
Les distinctions ne restent en effet pas longtemps les simples constats qu’elles se prétendent au départ. Très vite, elles se mordent la queue : « Quand on utilise des catégories telles qu’“Oriental” et “Occidental” à la fois comme point de départ et comme point d’arrivée pour des analyses, des recherches, pour la politique, cela a d’ordinaire pour conséquence de polariser la distinction : l’Oriental devient plus oriental, l’Occidental plus occidental, et de limiter les contacts humains entre les différentes cultures, les différentes traditions, les différentes sociétés. »

Cette polarisation, qui produit fatalement des déformations et des falsifications, résulte de cette manie de « l’opposition binaire », véritables « menottes forgées par l’esprit ». Saïd, lui, voit les choses différemment. Il juge l’opposition entre Orient et Occident non seulement « hautement indésirable », mais aussi « erronée ». « L’Orient n’est pas un fait de nature inerte. Il n’est pas simplement là, comme l’Occident n’est pas non plus simplement là. » L’analyse qu’il fait de l’orientalisme montre bien à quel point l’Orient est, en effet, une création active de l’Occident. Il rappelle que l’espace objectif est moins important que la signification dont on le charge. C’est, dit-il, ce que montrait Gaston Bachelard dans La Poétique de l’espace.

« L’idée qu’il existe des espaces géographiques avec des habitants autochtones foncièrement différents qu’on peut définir à partir de quelque religion, de quelque culture ou de quelque essence raciale qui leur soit propre est extrêmement discutable. » Le découpage géographique lui-même ne peut être qu’arbitraire. Où placer les frontières ? « L’ordre dont l’esprit a besoin est atteint grâce à une classification rudimentaire ; mais il y a toujours une part d’arbitraire dans la manière de concevoir les distinctions entre objets ; ces objets mêmes, quoiqu’ils semblent exister objectivement, n’ont souvent qu’une réalité fictive. Des gens qui habitent quelques arpents vont tracer une frontière entre leur terre et ses alentours immédiats et le territoire qui est au-delà, qu’ils appellent “le pays des barbares”. Dans une certaine mesure, les sociétés modernes et les sociétés primitives semblent ainsi obtenir négativement un sens de leur identité. » Il appelle cela la « dramatisation de la distance ».

L’identité, une construction intellectuelle
« Chaque époque et chaque société recrée ses propres Autres », dit Saïd, de même que « l’identité humaine est non seulement ni naturelle ni stable, mais résulte d’une construction intellectuelle, quand elle n’est pas inventée de toutes pièces. » Cette définition de soi et des autres est le fruit d’un processus historique, social, intellectuel et politique élaboré : « La construction d’une identité est liée à l’exercice du pouvoir dans chaque société, et n’a rien d’un débat purement académique. » Il cite la législation sur le comportement individuel, le contenu donné à l’enseignement, l’élaboration de lois sur l’immigration, la conduite de la politique étrangère et la désignation d’ennemis officiels... Nous ne subissons pas qui nous sommes, Saïd en est convaincu, nous ne l’héritons pas ; mais nous le construisons sans cesse, et nous le faisons tous ensemble, avec tous les conflits que cela implique. Ainsi, pour lui, ce que l’on désigne aujourd’hui comme la résurgence de l’islam n’est rien d’autre que « la lutte en cours dans les sociétés musulmanes pour définir l’islam », définition sur laquelle personne n’a d’autorité décisive...

Si cette conception des choses est difficilement acceptée, c’est, estime-t-il, parce qu’« il n’est facile pour personne de vivre sans se plaindre et sans crainte avec l’idée que la réalité humaine est constamment modifiable et modifiée, et que tout ce qui paraît de nature stable est constamment menacé ».

La réalité du multiculturalisme
Dès 1978, remarque-t-il dans sa postface à la deuxième édition, L’Orientalisme soulignait « les réalités de ce qui sera appelé plus tard le multiculturalisme ». Le brassage des cultures est une réalité, en effet, et non un vœu pieux. Les cultures sont « hybrides et hétérogènes », si reliées entre elles et interdépendantes qu’elles « défient toute description unitaire ». Ce sont donc nos schémas mentaux, notre refus d’accepter la complexité des choses, et non une réalité objective, qui produisent l’affrontement. Saïd indique le chemin d’une autre manière de voir, qu’il nous faut apprendre. « S’efforcer au discernement et à la nuance », c’est l’attitude qu’il dit vouloir lui-même adopter dans ses travaux. Selon lui, il faut notamment se demander « si les différences culturelles, religieuses et raciales comptent plus que les catégories socio-économiques, ou politico-historiques » - et on le devine tenté de répondre plutôt par la négative.

Appréhender « l’autre », un enjeu de civilisation
Reste à savoir comment on peut représenter « l’autre » de façon acceptable, étudier d’autres cultures et populations « dans une perspective qui soit libertaire, ni répressive ni manipulatrice ». Saïd met là le doigt sur un véritable enjeu de civilisation. Il s’agit, dit il, de « désapprendre l’esprit spontané de domination », c’est-à-dire d’inventer une attitude à peu près inédite : « Les cultures les plus avancées ont rarement proposé à l’individu autre chose que l’impérialisme, le racisme et l’ethnocentrisme pour ses rapports avec des cultures autres. »

Au sein même de l’orientalisme, certains ont su adopter une attitude ouverte. Edward Saïd rend hommage à des hommes comme le Français Jacques Berque, traducteur du Coran, professeur au Collège de France, mort en 1995. Ce qui caractérise Berque, dit-il, c’est « d’abord une sensibilité directe à la matière qui s’offre à lui, puis un examen continuel de sa propre méthodologie et de sa propre pratique ». Son intérêt pour l’ensemble des sciences humaines a offert à Berque des « correctifs instructifs » qui ont régénéré son travail, alors que l’orientalisme s’empoussiérait généralement dans l’autosatisfaction. D’autres ont réussi à évoquer l’héritage du colonialisme en dépassant la dialectique maître-esclave, à travers une « réappropriation de l’expérience historique du colonialisme, revitalisée et transformée par une nouvelle esthétique du partage et une reformulation qui souvent le transcende ». Saïd pense par exemple à Salman Rushdie dans Les Enfants de minuit, à Aimé Césaire ou à Derek Walcott.

L’islam, « traumatisme durable » pour l’Europe
Splendeur orientale, sensualité orientale, cruauté orientale : autant d’exemples des traces laissées par l’orientalisme dans l’imaginaire et le vocabulaire courants. « Quand un écrivain utilisait le mot “oriental”, il donnait au lecteur la référence qui suffisait à identifier un corps spécifique d’informations sur l’Orient. » Aujourd’hui encore, le terme « oriental », et tous ceux qui lui sont attachés - mille et une nuits, sérail, hammam, bazar, harem... - conservent une efficacité pavlovienne. Ils permettent par exemple à un magazine féminin de faire rêver ses lectrices à peu de frais en faisant instantanément éclore dans leur esprit des images d’exotisme, de faste, de volupté. Marielle Righini a récemment détaillé cette fascination dans un article du Nouvel Observateur, sous le titre « Les mille et un mirages de l’Orient ». Mais ce n’est là que l’héritage le plus innocent de l’orientalisme.

L’islam, religion que l’Occident a, selon Saïd, fondamentalement mal représentée, constituait pour les orientalistes, étant donné sa relation particulière à la fois au christianisme et au judaïsme, « l’effronterie culturelle originelle ». L’islam, dit-il, a été pour l’Europe, historiquement, « un traumatisme durable », et il est devenu, après le démantèlement de l’empire soviétique, « un nouvel empire du mal », sur lequel chercheurs et journalistes - américains, dans un premier temps - se sont précipités : « L’un des aspects du monde de l’électronique “postmoderne” est le renforcement des stéréotypes qui décrivent l’Orient. » Le monde islamique est présenté comme menaçant, « furieux, violent, et congénitalement antidémocratique ». Saïd dénonce le fantasme complaisamment entretenu d’une menace islamiste, alors que l’intégrisme musulman est, selon lui, inoffensif au niveau mondial. « Le résultat en est l’intolérance et la peur au lieu de la connaissance et de la coexistence », écrit-il.

Les musulmans, objets d’une attention « thérapeutique et punitive »
Il a notamment croisé le fer en 1996 par presse interposée avec la journaliste américaine Judith Miller, qui a fait du péril islamiste son fonds de commerce et se présente comme une spécialiste du Proche-Orient, sans toutefois maîtriser aucune des langues de la région. « On démonise et on déshumanise une culture entière, de façon à transformer les musulmans en objets d’une attention thérapeutique et punitive », s’enflammait-il dans The Nation. Il reprochait à Judith Miller d’évoquer Mahomet sans citer une seule source musulmane : « Imaginez seulement un livre publié aux Etats-Unis sur Jésus ou Moïse qui ne ferait appel à aucune autorité chrétienne ou juive. »

De ce point de vue, la phrase de Marx, « ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ; ils doivent être représentés », est toujours et plus que jamais valable. « L’Occident est l’agent, l’Orient est un patient. L’Occident est le spectateur, le juge et le jury de toutes les facettes du comportement oriental. » Le fait de considérer plus ou moins consciemment que les Orientaux ne sont pas de véritables êtres humains permet de justifier la mainmise de l’Occident sur l’essentiel des ressources mondiales, estime Saïd.
Israël : racisme et confiscation du « privilège de l’innocence »

C’est également l’orientalisme, affirme-t-il, qui gouverne la politique d’Israël à l’égard des Arabes aujourd’hui : « Il y a de bons Arabes (ceux qui font ce qu’on leur dit) et de mauvais Arabes (qui ne le font pas, et sont donc des terroristes). » Après les derniers attentats-suicides à Jérusalem, l’année dernière, suivis du bouclage des territoires palestiniens, il a signé dans Le Monde une mise au point traversée par le souffle d’une indignation et d’une colère douloureuses, impressionnantes. Il s’y insurge contre les « définitions pathologiques de la sécurité et du dialogue » imposées par le gouvernement israélien à ses partenaires, et contre les punitions collectives « sadiques, hors de proportion et de raison », infligées aux Palestiniens à la suite d’actes que, selon lui, la quasi totalité de la population désapprouve, et qui ne sont peut-être même pas le fait d’habitants des territoires. « Pour qui M. Netanyahu se prend-il, interroge-t-il, quand il parle aux Palestiniens comme à des domestiques soumis ?... »

Que les Etats-Unis et Israël demandent aux Palestiniens de « choisir entre la paix et la violence » est pour lui le symptôme d’une appréhension totalement fantasmatique et aberrante de la situation, provoquée par les « clichés sur la terreur islamique » dont ils sont bourrés. L’affirmation de Bill Clinton et de Madeleine Albright selon laquelle « il n’y a pas d’équivalence entre les bombes et les bulldozers » - allusion aux attentats-suicides et à la poursuite de la colonisation par Israël - le révolte. Cette appréciation simpliste de la situation résulte selon lui de l’occultation de tout ce qui a précédé les accords d’Oslo. « Il faut se rappeler qu’Oslo ne partait pas de zéro : il arrivait après vingt-six ans d’occupation militaire par les Israéliens, précédés de dix-neuf ans de spoliation, d’exil et d’oppression subis par les Palestiniens. »

La famille d’Edward Saïd est issue de Jérusalem, où il est né. Profondément marqué par l’exil qu’il a vécu à l’âge de douze ans, il est l’un de ces huit cent mille Palestiniens expulsés en 1948 et qui ne bénéficient pas du « droit au retour » accordé à tous les juifs. Ce droit, il ne le réclame pas. Il déplore, en revanche, que les Israéliens n’aient jamais voulu reconnaître le tort fait aux Palestiniens, et surtout que les accords d’Oslo, qui ont en quelque sorte remis les compteurs à zéro, reposent sur ce déni. Oubliés, le refus d’Israël d’appliquer les résolutions de l’ONU, le refus - sous prétexte qu’il s’agissait d’une situation de « guerre » - de rendre des comptes pour les morts de l’Intifada, les humiliations quotidiennes infligées aux Palestiniens, les destructions de maisons et de villages, la poursuite inexorable de la colonisation, les ravages de l’occupation militaire... Les Palestiniens, remarque-t-il, sont les seuls à qui l’on demande d’oublier le passé. Au nom de quoi ?, demande-t-il.

« Pour qui se prennent ces gens qui s’arrogent le droit d’occulter ce qu’ils nous ont fait et, en même temps, se drapent dans le manteau des “survivants” ?, écrit-il. N’y a-t-il aucune limite, aucun sens du respect pour les victimes des victimes, aucune barrière pour empêcher Israël de continuer éternellement à revendiquer pour lui seul le privilège de l’innocence ? » Il met le doigt sur « l’affirmation raciste qui sous-tend le processus de paix et la rhétorique fallacieuse selon laquelle la vie de Palestiniens et d’Arabes vaut beaucoup moins que la vie de Juifs israéliens ». Il se prononce quant à lui pour « l’élimination du terrorisme et de l’extrémisme de toutes les parties concernées, non pas seulement de la plus faible et la plus facile à blâmer ».

Arafat, Pétain palestinien
Pour lui, les accords d’Oslo, destiné à maintenir les Palestiniens dans un état de perpétuelle soumission à Israël, ont été un « acte de reddition ». Devenu membre en 1977 du Conseil national palestinien (CLP), le parlement en exil de l’OLP, Edward Saïd avait été pressenti la même année par le président égyptien Anouar El-Sadate, par Yasser Arafat et par le président américain James Carter comme négociateur officieux dans d’éventuels pourparlers de paix avec Israël. Pour avoir joué les intermédiaires, il sait que l’OLP a refusé plusieurs offres plus avantageuses pour les Palestiniens que les accords d’Oslo. Selon lui, ce sont les positions « désastreuses » prises lors de la guerre du Golfe qui ont affaibli l’organisation en annulant les bénéfices de l’Intifada, et qui l’ont conduite à accepter cette solution. Il note aussi qu’Arafat et ses collaborateurs ont été pénalisés par le fait que les négociations se sont déroulées en anglais, langue qu’ils maîtrisent mal.

Edward Saïd a démissionné du CLP dès 1991. Il compare la « peau de léopard » des enclaves palestiniennes autonomes aux bantoustans de l’apartheid en Afrique du Sud, ou aux réserves d’Indiens en Amérique du Nord. Il est devenu l’un des principaux opposants à Yasser Arafat, qu’il accuse d’incompétence et de corruption. Il lui reproche de ne proposer à son peuple que le modèle autocratique de son pouvoir, et d’engloutir le budget de l’Autorité palestinienne dans la sécurité - à commencer par la sienne propre -, alors que les besoins et les aspirations sont énormes. Résultat : en septembre 1996, le chef de l’OLP a fait retirer ses livres de la vente dans les territoires autonomes. « Je suis à présent interdit en Palestine pour avoir osé parler contre notre Papa Doc », résume Saïd. Il va jusqu’à comparer Arafat à Pétain, simple relais de l’oppression contre son peuple. « Même dans les rangs des opprimés il y a des vainqueurs et des vaincus », écrit-il, et Tzvetan Todorov lui fait écho dans une préface à l’un de ses ouvrages : 
« L’oppression, tous les pays sortant de la colonisation le savent, peut être exercée autant et plus par le pouvoir autochtone que par l’ancien colonisateur. »
Mais que veut Edward Saïd, que propose-t-il ? « Je pense que l’identité est le fruit d’une volonté, disait-il en janvier 1997 au Nouvel Observateur. Qu’est-ce qui nous empêche, dans cette identité volontaire, de rassembler plusieurs identités ? Moi, je le fais. Être arabe, libanais, palestinien, juif, c’est possible. Quand j’étais jeune, c’était mon monde. On voyageait sans frontières entre l’Egypte, la Palestine, le Liban. Il y avait avec moi à l’école des Italiens, des juifs espagnols ou égyptiens, des Arméniens. C’était naturel. Je suis de toutes mes forces opposé à cette idée de séparation, d’homogénéité nationale. Pourquoi ne pas ouvrir nos esprits aux autres ? Voilà un vrai projet. » Et pas plus irréaliste, après tout, qu’une paix équitable à la suite d’une poignée de main devant la Maison Blanche.

Indépendant, même de ses amis
En prenant la défense des Palestiniens, Edward Saïd ne fait que mettre en pratique sa conception du rôle de l’intellectuel, chargé de « déterrer les vérités oubliées, d’établir les connexions que l’on s’acharne à gommer et d’évoquer des alternatives ». En 1993, sur les ondes de la BBC, il a consacré à ce rôle une série de conférences, rassemblées dans un livre sous le titre Des intellectuels et du pouvoir. « Le choix majeur auquel l’intellectuel est confronté, écrit-il, est le suivant : soit s’allier à la stabilité des vainqueurs et des dominateurs, soit - et c’est le chemin le plus difficile - considérer cette stabilité comme alarmante, une situation qui menace les faibles et les perdants de totale extinction. » Une sorte de Robin des Bois, en somme, mais très loin d’un « idéalisme romantique » léger ou désinvolte : « L’intellectuel, au sens où je l’entends, est quelqu’un qui engage et risque tout son être sur la base d’un sens constamment critique. » Il cite avec admiration C. Wright Mills, qui écrivait en 1944 ces mots étonnants :
« L’artiste et l’intellectuel indépendants comptent parmi les rares personnalités équipées pour résister et combattre l’expansion du stéréotype et son effet - la mort de ce qui est authentique, vivant. Toute perception originale implique désormais la constante aptitude à démasquer et à mettre en échec les clichés intellectuels dont les systèmes de communication moderne nous submergent. Ces mondes de l’art de la pensée de masse sont de plus en plus subordonnés aux exigences de la politique. Voilà pourquoi c’est sur la politique que doivent se concentrer la solidarité et l’effort intellectuels. Si le penseur n’est pas personnellement attaché au prix de la vérité dans la lutte politique, il ne peut faire face avec responsabilité à la totalité de l’expérience vécue. »
Le prix de la farouche indépendance de l’intellectuel, exercée même à l’égard de ses amis, est la marginalité. L’intellectuel est un outsider. Mais marginal ne signifie pas enfermé dans une tour d’ivoire : pour Saïd, la vocation de l’intellectuel réside dans « l’art de la représentation ». C’est à travers son inscription dans un contexte, dans la vie de son temps, à travers ses engagements, ses traits personnels, ses rapports avec son entourage, que Sartre, par exemple, est Sartre. Ce sont l’homme et l’œuvre qui représentent l’intellectuel, et non l’œuvre seule. « Loin de le diminuer ou de le disqualifier en tant qu’intellectuel, cette complexité contribue à enrichir son propos, elle l’expose humainement, le rend faillible. »

« On ne peut espérer dire la vérité »
Lors de la parution de L’Orientalisme, certains de ses collègues ont reproché à Edward Saïd un traitement presque « sentimental » du sujet. Il s’en dit heureux, et revendique lui-même cet ouvrage comme « un livre partisan, et non une machine théorique ». « Ce que j’ai tenté de préserver dans mon analyse de l’orientalisme, c’est ce mélange de cohérence et d’incohérence, ce jeu, si je puis dire, qui ne peut être rendu qu’en se réservant le droit, en tant qu’écrivain et critique, de s’ouvrir à l’émotion, le droit d’être touché, irrité, surpris, et parfois ravi. » Ce qui n’empêche pas l’honnêteté. Dans Des intellectuels et du pouvoir, Saïd cite Virginia Woolf : « On ne peut espérer dire la vérité et on doit se contenter d’indiquer le chemin suivi pour parvenir à l’opinion qu’on soutient. »

Il s’est attaqué au sujet de l’orientalisme, qui le concernait directement, avec lucidité et humilité. Toute représentation, il le sait, est « d’abord enchâssée dans la langue, puis dans la culture, les institutions, tout le climat politique de celui qui les formule ». Ce conditionnement de départ, il ne le vit pas comme un handicap ; fidèle à sa conception de l’intellectuel, il l’assume, et même le revendique. Il cite les Cahiers de prison de Gramsci : « Le point de départ de l’élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c’est-à-dire un “connais-toi toi-même” en tant que produit du processus historique qui s’est déroulé jusqu’ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfice d’inventaire. C’est un tel inventaire qu’il faut faire pour commencer. » C’est parce qu’elle part de cet inventaire, aussi passionnant pour nous que pour lui, c’est grâce à son implication et à son engagement, à sa puissance de réflexion alliée à son érudition, que l’œuvre d’Edward Saïd est aussi vivante et aussi active.

Saïd W. Edward est né en 1936 à Jérusalem, exilé adolescent en Égypte puis aux États-Unis, il est professeur à la Columbia University de New York. Dans L’Orientalisme, publié en 1978, il analysa le système de représentation dans lequel l’Occident a enfermé l’Orient et même, l’a créé. Ancien membre du Conseil national palestinien, il fut un négociateur de l’ombre. Il est opposé aux accords d’Oslo et au pouvoir de Yasser Arafat, qui a fait interdire ses livres dans les territoires autonomes.

Par Mona Chollet
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