Incompréhension. Absurde des temps modernes. Les fruits étranges de la chanson ne pendent plus aux branches d’un arbre du sud des États-Unis. L’infamie sait flatter son public, et c’est désormais sur les grèves d’une Europe atone que s’échouent les susnommés.

Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil la nuit où j’ai découvert les photos du petit Aylan sur la Toile. Sur le moment, j’ai bien discerné une silhouette et l’implicite de la situation, mais il a fallu que je m’y reprenne à plusieurs fois avant que mon esprit n’accepte la lisibilité de l’insoutenable. Il n’est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Seulement voilà, il y a des limites à tout. Même au déni. Faillite du plausible. Haut-le-cœur. Trouble de l’oreille interne.

Jusqu’à hier, ces flots de migrants restaient un autre indéfini, auquel seules les manchettes des chaînes d’info en continu parvenaient à donner corps. Aujourd’hui, l’autre a un visage. Celui de ce garçonnet qui aurait pu être le mien. Me couche avec la nausée et un sentiment diffus de honte. Je laisse la nuit m’engloutir.

Dilution de responsabilité
Je me réveille avec cette image. Découvre au fil de la matinée et des réseaux sociaux que l’Homme trouve toujours des moyens de redéfinir les limites de l’indignité. Ces bons mots de la honte. Cette déchéance de rationalité.

Sentiment d’impuissance. Un instant je songe à envoyer un tweet en haut lieu assorti de ces quelques mots : « #Migrants, on en parle ? »

Velléité de mise à distance. Je me donne le temps du recul et repose mon smartphone.

Sans doute devrais-je plutôt m’adresser au compte du Quai d’Orsay ou bien je ne sais pas, moi… La défense peut-être.. C’est vrai au fond. Qui est le préposé décisionnaire (ou démissionnaire, c’est selon) quand il s’agit de ne pas y aller ? Le ministère de mon propre aveuglement ou celui des affaires étranges, celles de l’autre. Dilution de responsabilité. C’est qui cet autre d’ailleurs ? Celui dont la maison se délite depuis de longs mois, une fois passées les promesses de lendemains qui chantent… C’est vrai finalement. Pourquoi est-il si urgent d’attendre ?

Sur ces entrefaites, on me propose cette tribune. Dilemme. Légitimité ? Ne dit-on pas que ce sont toujours les mêmes qui ont la parole ? Eh bien, puisqu’on me la donne, je la prends.

Glissement sémantique
Je me souviens avoir vu un documentaire dans les archives de l’ina.fr qui dressait le portrait de ces Espagnols en résistance franchissant le col des Pyrénées, acculés par la folie d’un Franco. Il était alors question de « valeureux frères de là-bas », et dont l’héroïsme n’a rien à envier au nôtre. On exaltait cet acharnement à vivre libre, fût-ce et surtout chez l’autre, comme un pied de nez à la barbarie.

Au fil des années, un subreptice glissement sémantique s’est toutefois opéré. Le persécuté qui nous vient de plus en plus loin et dont la présence se fait de plus en plus visible cesse de susciter l’empathie. La méfiance et un curieux désengagement émotionnel prennent le pas. On est désormais dans un champ lexical qui évoque une sorte d’état de siège. Défiance et empathie n’ont jamais fait bon ménage. Ainsi, quand les Allemands (à qui l’on prête pourtant bien des visions du monde…) nous donnent une leçon sur ce terrain-là, on est précisément en droit de se demander : « Comment en sommes nous arrivés là ? »

Puisqu’il est question de violence sourde, on peut bien sûr brocarder la radicalité de certains choix éditoriaux. L’avocat du diable, lui, bottera en touche : « On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas cette fois-ci… »

Je suis soudain pris d’une envie irrépressible de serrer mon fils dans mes bras. L’expression dans ses yeux traduit de sa part une incompréhension manifeste. Et si tristement légitime…

Mise au ban de notre propre humanité
Mon métier c’est écrire, mais je ne saurais pas trouver les mots pour lui expliquer ça, à mon gamin. Alors je ne dis rien. Le jour où il sera en âge de me demander où j’étais ce jour-là, quelle chanson vais-je bien pouvoir lui jouer ?

Contrairement à l’image que convoque mon ethnicité, ma famille n’a jamais emprunté les contre-allées d’une hasardeuse filière clandestine pour rejoindre les frontières de l’Europe. Question diversité, nous sommes des « ni ni ». Notre traumatisme fondateur n’est ni politique ni économique. Nous sommes juste le fruit d’un pan d’histoire commune au fil duquel la référence à l’altérité reste omniprésente.

A ce titre, je ne sais donc pas dire si c’est cet « autre » en moi qui agonise aujourd’hui, ou le chanteur sous vide en quarantaine. C’est vrai au fond. Quelle mise au ban de notre propre humanité que cette indifférence… Ce silence assourdissant qui confine à l’exil intérieur.

Je n’ai de ma vie connu d’autres cohues que celles des départs en vacances encombrés. Mon métier c’est le spectacle certes, mais celui-ci me désole. Cette altérité-là, je n’arrive pas à m’y soustraire. Me voilà rattrapé par l’implicite des damnés de la terre. Ç’aurait pu être mon gamin bordel. Et pourquoi est-il si urgent d’attendre‎ ?

Tété (Chanteur)
Lemonde.fr








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