Depuis un moment, une série d'incidents liés aux mœurs, certains presque anecdotiques, d'autres carrément dramatiques, dénotent une forte polarisation entre modernistes et conservateurs.

C’est l’un de ces débats de société dont le Maroc a le secret. Amorcée par la controverse autour de Much Loved, le long-métrage de Nabil Ayouch offrant une plongée dans le monde de la prostitution marrakchie, la polémique n’a cessé depuis d’enfler, alimentée par une longue série d’incidents : expulsion de deux militantes Femen qui s’étaient embrassées seins nus sur l’esplanade de la tour Hassan, à Rabat ; émoi suscité par le concert très « hot », retransmis sur la chaîne publique 2M, de la chanteuse Jennifer Lopez au festival Mawazine ; arrestation de deux jeunes femmes pour avoir porté une robe ; lynchage d’un jeune travesti par une foule hystérique à Fès ; condamnation de deux homosexuels à de la prison ferme et campagne de haine dans certains médias ; interpellation de « dé-jeûneurs » accusés d’avoir bu du jus d’orange à Marrakech…

Questions de mœurs et interdits
Dénominateur commun de ces faits divers : une focalisation sur les questions de mœurs et les interdits liés au sexe, amplifiée – c’est une nouveauté – par les médias et les réseaux sociaux et dénotant une très forte polarisation de la société entre conservateurs et modernistes. Ce n’est pas la première fois que les mœurs font débat au Maroc. En 2013, la culotte de la chanteuse Jessie J avait déjà défrayé la chronique à Mawazine, festival régulièrement dénigré par les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD).

Alors ministre des Relations avec le Parlement et la société civile, Lahbib Choubani avait appelé, en 2012, à la suppression du festival. Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, également islamiste, s’était signalé auparavant par une saillie contre la présence, il y a quelques années, du chanteur britannique Elton John à cause de son homosexualité. Et à chaque ramadan, des militants ou de simples citoyens écopent de quelques mois de prison pour avoir bravé l’interdiction de manger en public.

« Le débat sur les valeurs est normal et même sain dans une société ouverte, mais quand le bruit des réseaux sociaux devient la « voix du peuple » à coups de like et de statuts, il y a risque de dérapage, surtout quand les arguments le cèdent aux vociférations », explique Abdellah Tourabi, directeur de la publication de TelQuel. Salués comme l’outil de mobilisation des jeunes révolutionnaires du Printemps arabe, Facebook et Twitter servent aussi de tremplin pour les opinions les plus conservatrices – Abdellah Benkirane a récemment ouvert une page sur le réseau de Mark Zuckerberg et dialogue désormais avec chaâb (« le peuple de ») Facebook – et de caisse de résonance pour les opinions les plus conservatrices.
Les médias en ligne favorisent la diffusion à grande échelle de toutes ces affaires de mœurs.
Retentissement dans les médias et réseaux sociaux
Dans l’affaire du film Much Loved, on a vu des centaines de personnes appeler à exécuter Nabil Ayouch et son actrice Loubna Abidar au moment où le ministre islamiste Mustapha El Khalfi disait pis que pendre du film… Cette folie touche, par contagion, d’autres médias : le magazine Maroc Hebdo affiche en une « Faut-il brûler les homos ? » avant de la retirer sous la pression, cette fois libérale, des réseaux sociaux. Même la vénérable chaîne publique Al Aoula a participé à l’hallali en diffusant les photos des deux jeunes hommes accusés de s’être embrassés dans la rue. Cet outing a mis en danger les familles des prévenus, cibles de manifestants en colère. Par ailleurs, les médias en ligne favorisent la diffusion à grande échelle de toutes ces affaires de mœurs, et le lynchage du jeune travesti de Fès n’aurait pas connu le même retentissement sans la vidéo de la scène, visiblement prise par un badaud à l’aide d’un téléphone portable. Diffusée par le site d’information goud.ma, elle a fait depuis le tour du web.

Les deux jeunes femmes qui portaient une robe
Lundi 13 juillet, deux jeunes femmes sont relaxées par le tribunal de première instance d’Agadir. Âgées de 23 et 19 ans, elles avaient été prises à partie dans un souk à Inezgane, dans le sud du pays, sur le trajet du salon de coiffure où elles travaillent, parce qu’elles portaient une robe. Après avoir été menacées par une foule hostile, elles ont été arrêtées par la police, puis poursuivies pour « outrage à la pudeur ». Un incident qui a mis en émoi la société civile, notamment les associations féministes, lesquelles ont organisé des manifestations de rue.

Au choc s’est greffé l’habituel match politique (élections communales obligent !) entre le PJD et le Parti Authenticité et Modernité (PAM). Certains cadres du PAM ont ainsi été très actifs dans l’organisation des sit-in de soutien aux deux jeunes femmes d’Inezgane sous le slogan « Porter une robe n’est pas un crime ». Mais ce n’était qu’un coup de pouce de leur part, car la plupart des manifestants étaient des citoyens lambda inquiets pour leurs libertés. L’activisme de tous bords aura rythmé le ramadan, en général propice aux manifestations de piété. C’est durant ce même mois que les incivilités deviennent le plus insupportables tant l’écart est grand entre le discours nimbé de vertu et les actes.

« Une certaine dictature des mœurs »

Sous le couvert du respect de la norme légale et islamique – les deux n’étant pas antinomiques au Maroc -, l’intolérance et la violence verbale, voire physique, affleurent. « Cet état d’esprit est révélateur d’une certaine dictature des mœurs », explique le sociologue Mehdi Alioua, enseignant à l’université internationale de Rabat. Une forme de tyrannie, essentiellement masculine, qui entend dicter son point de vue à toute la société et se décline en normes de tenues, de comportements, etc.

« Auparavant, poursuit Alioua, l’ordre moral s’exerçait dans les espaces privés. Mais en public, les Marocains étaient cosmopolites et pratiquaient le vivre-ensemble. Aujourd’hui, cette règle s’est inversée. On est devenu plus souple dans les cercles privés : les femmes assument leurs choix de mariage et de divorce, les enfants ont leur place dans le dialogue familial, les parents se consacrent davantage à la cellule conjugale. En revanche, dans les rues, l’ordre moral des anciennes générations est revenu en force, refoulant toute tentative de changement. »

Débats sur le code pénal

Là où le bât blesse, c’est que la loi et son application par les juges paraissent pencher en faveur d’un consensus conservateur. Le code pénal regorge de dispositions répressives, gardiennes de l’ordre social pour les uns, passéistes pour les autres. Les qualifications d’« incitation à la débauche », d’« obscénité », d’« atteinte aux bonnes mœurs », d’« outrage à la pudeur » pèsent comme une épée de Damoclès sur la tête des jeunes, des célibataires et des femmes. Elles ont été invoquées pour justifier les récentes poursuites judiciaires à l’encontre d’homosexuels, de dé-jeûneurs, des protagonistes du film de Nabil Ayouch ou encore des filles d’Inezgane.

« Le problème ne réside pas uniquement dans ces termes flous, mais dans la philosophie même du code pénal », fait remarquer la juriste et militante associative Khadija Rougani. Datant de 1962, cette loi a été largement inspirée par le contexte de cette période : un Maroc récemment indépendant mais sous forte influence législative française, une société déjà paternaliste. La priorité était de construire un système juridique fort, ce qui a donné un code pénal où les libertés individuelles ont été subordonnées au maintien de l’ordre public. « Voulons-nous la société marocaine de 1962 ou celle de 2015 ? » fait mine de demander Khadija Rougani.
Les lois sont soumises au pouvoir discrétionnaire des juges, qui font intervenir leur propre référentiel culturel pour les interpréter.
Les avancées récentes en contradiction avec de nombreuses lois passées
Cinquante ans après, le Maroc a indéniablement changé. La Constitution de 2011, adoptée en plein Printemps arabe, a consacré des valeurs modernes : droits de l’individu, citoyenneté, égalité homme-femme. Certes, elle n’est pas allée jusqu’à reconnaître la liberté de conscience, mais elle présente un côté libéral qui la met en contradiction avec beaucoup de lois. Ces dernières sont soumises au pouvoir discrétionnaire des juges, qui font intervenir leur propre référentiel culturel pour les interpréter et statuer dans un éventail de sanctions extraordinairement large.

L’article 490 de l’actuel code pénal dispose que « sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Une peine d’emprisonnement plus sévère est prévue pour les relations homosexuelles. En théorie, le délit est difficile à établir, sauf aveux ou flagrant délit constaté par un officier de la police judiciaire. Résultat : des couples non mariés atterrissent au commissariat pour « atteinte aux bonnes mœurs », parfois sur dénonciation. Et dans la rue, les forces de l’ordre interpellent des promeneurs qui marchent ensemble ou qui se tiennent juste par la main pour leur demander leur acte de mariage.

Nécessité de préciser l’ensemble des lois relatives aux libertés
« S’il y a bien une priorité pour le législateur marocain, c’est la nécessité de préciser la signification de l’ensemble des lois relatives aux libertés individuelles et collectives, afin que chaque citoyen sache précisément ce qui est interdit ou autorisé », tranche un juriste. Le 1er avril (ce n’est pas un canular), le ministre de la Justice et des Libertés, Mustapha Ramid, a rendu public un avant-projet de loi réformant le code pénal nettement répressif en matière de libertés. Il continue de punir les relations sexuelles extraconjugales, l’homosexualité et les dé-jeûneurs du ramadan même s’il en allège les sanctions. L’avant-projet de code pénal excuse les crimes dits « d’honneur » et réprime sévèrement l’offense aux religions. « Je démissionnerai si les rapports sexuels hors mariage sont légalisés », a menacé le ministre au moment de présenter son texte, qu’il dit « ouvert au débat ».

L’évolution sociale au Maroc se fait dans les contradictions et le conflit des valeurs. Il arrive que Mohammed VI, en sa qualité de Commandeur des croyants, se saisisse d’un débat de société. Il l’a fait récemment en faveur d’une timide légalisation de l’avortement. Mais ces arbitrages, dont se félicitent les modernistes, ne peuvent pas se substituer à la compétition des idées, des arguments et des élections. Le principal mérite des récents soubresauts est d’avoir clarifié les idéologies des uns et des autres.

Par Nadia Lamlili et Youssef Aït Akdim
Jeune Afrique / Aoôt 2015

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