A une question posée par le député Mr. Lahcen El Qorni (USEP) sur le thème de la formation professionnelle des jeunes immigrés marocains en Europe, Mr. Mohamed Kabbaj, ministre de l’Equipement, de la Formation des Cadres et de la Formation Professionnelle, a répondu brièvement la semaine dernière que, s’agissant des jeunes Marocains en Europe de la deuxième génération, il n’y avait aucun problème pour qu’ils acquièrent une formation professionnelle. 

Le Maroc étant lié aux pays européens d’immigration par des accords ouvrant la possibilité à toux ceux qui le désirent d’accéder aux centres de formation, si certains cas particuliers se posent, les députés sont priés de signaler le fait au ministère de l’Emploi. 

Dans cet article, nous voudrions montrer que la vision de monsieur le ministre de l’Equipement est une vision très optimiste. En effet, loin de constituer des cas spécifiques ou particuliers, la question de l’accès de nos jeunes émigrés en Europe aux centres de formation professionnelle est un problème général. 

Indépendamment des différences de structure des systèmes de formation professionnelle en France, Belgique, Pays-Bas ou Allemagne Fédérale, nos jeunes émigrés, qui connaissent par ailleurs une scolarité défaillante et mettent souvent en avant « l’insuffisance de niveau » et très aléatoire, sont soumis à un processus de marginalisation en matière de formation professionnelle sur au moins deux plans : faiblesse des capacités d’accueil et mode de sélection. 

La faiblesse des capacités d’accueil
L’appareil de formation professionnelle existant dans les principaux pays européens d’immigration, n’offre que peu d’opportunités aux jeunes sortant du système scolaire, comme il n’offre d’ailleurs que peu de possibilités pour les adultes.

S’agissant des adultes, les statistiques de l’AFPA (Association pour la Formation Professionnelle des adultes) donnent pour la France et à titre d’exemple, le chiffre de 9.163 stagiaires marocains qui sont passés dans les centres de formation professionnelle pour toute la période allant de 1975 à 1985, ce qui dément déjà la thèse de l’émigration comme moyen d’acquisition d’une formation professionnelle, qui serait bénéfique au moment du retour. 

Dans le cas de la France également, les bilans dressés pas J. M. Raimond (« La situation de formation des jeunes d’origine étrangère en France» CEDEFOP, Berlin 1981), ainsi que le rapport concernant ces jeunes d’origine étrangère dans la société française remis en 1982 au ministre du travail à Paris par J. Marance et Lebon, établissent le même constat.

Quantitativement, l’appareil de préformation, qui offrirait une chance de rattrapage à l’issue d’une scolarisation difficile, répond de façon très insuffisante aux besoins. 

Pour les Pays-Bas, Lahcen Nechchad, ancien responsable de la Division coopération culturelle au sein du ministère marocain d’éducation Nationale, constatait qu’en 1979, les centres de formation pour adultes ont une possibilité d'accueil de 2.500 postes de travail. Les stagiaires sont presque tous des néerlandais. L’effectif des étrangers (Marocains, Turcs et Espagnols) admis dans ces centres, n’atteint pas une dizaine. 

Pour la Belgique, les travaux entrepris par la Confédération des Syndicats Chrétiens, sur la base d’une série d’études statistiques, font apparaître que les jeunes immigrés sont sur représentés dans l’enseignement professionnel «faible », ce qui indique la tendance à la sous-qualification par rapport à leurs homologues belges. 

La barrière du mode de sélection
La nécessité de connaître la langue du pays constitue un premier obstacle pour être accepté dans les centres de formation. Ainsi, aux Pays-­Bas, les candidats aux stages de formation professionnelle sont sélectionnés et doivent connaître obligatoirement la langue néerlandaise. 

Par ailleurs, l’organisation des tests d’admission est telle qu’elle ne permet pas aux étrangers de pouvoir réussir aux examens, ou bien s’ils sont admis, ils le sont dans certaines filières très particulières. En effet, par le biais de l’application de tests psychotechniques, les examinateurs jeunes Maghrébins en particulier, les examinateurs justifient le renvoi de ces derniers vers des secteurs non­demandés. Ainsi, à la suite de ces tests, beaucoup sont envoyés vers des secteurs de préparation ou de préformation qui n’aboutissent pas toujours aux centres de formation, mais les orientent plutôt vers des qualifications débouchant sur des métiers précaires et dévalorisés, qui les contraignent donc à devenir à leur tour des ouvriers pour les travaux difficiles, sous-­payés et n’exigeant pas de qualification, reproduisant ainsi les mêmes inégalités de position sociale occupée par leurs parents. 

Et même dans les centres de formation proprement dit, ce type d’orientation prévaut. Ainsi en 1979, au niveau des stages assurés par l’AFPA, en France, les stagiaires immigrés représentaient 19,9 pour cent des stagiaires en métaux, 13 pour cent de ceux du bâtiment et seulement 3,1 pour cent du secteur qui prépare aux métiers du tertiaire, bureau, commerce, informatique (BCI). La part des maghrébins par rapport au total des stagiaires s’élevait à 63,4 pour cent, tandis que leur part dans l’ensemble des formés en métaux et en bâtiment s’élevait respectivement à 66,8 pour cent et 65,8 pour cent. Parmi les maghrébins, on dénombrait 5,3 pour cent des stagiaires en électronique radioélectricité, électronique (ERE) et bureau, commerce, informatique contre 8,2 pour cent pour l’ensemble des étrangers. 

De manière plus générale et fondamentale, les responsables européens refusent l’idée selon laquelle les Etats d’immigration doivent s’engager dans une politique de formation professionnelle de jeunes migrants, qui sont destinés au retour. Si formation professionnelle il y a, elle doit répondre d’abord et avant tout aux besoins des économies occidentales, le nombre de formés pour le retour ne pouvant être que symbolique, juste de quoi dirons nous, donner au terme « coopération » un minimum de contenu. 

C’est ce qu’exprime de manière très nette en ces termes la position officielle de la Commission des Communautés Européennes : 
« Parler de formation professionnelle des jeunes de la deuxième génération, en relation avec un possible retour au pays d’origine (d’où souvent ils n’ont pas émigré, étant né dans le pays d’accueil), parait relever d’un mythe. Par contre, l’idée d’un programme de formation ad-hoc, qui adapterait les connaissances de base à un projet retour-emploi négocié et garanti bilatéralement, cette possibilité pourrait effectivement être examinée, mais sur une base quantitative fort limitée. En fait, la préformation et la formation professionnelle doivent être étudiées avant tout en fonction de l’intégration dans le monde du travail des pays d’accueil, tout en sachant qu’un bon professionnel pourra être facilement recyclé par rapport aux besoins éventuels du pays d’origine». 
Les chiffres que nous venons de mentionner, puisés dans les études les plus officielles, montrent par conséquent l’ampleur du problème posé et la nécessité d’être pris au sérieux par nos responsables. 

S’agissant maintenant des possibilités offertes au Maroc même pour les jeunes de la « deuxième génération », nous voudrions bien savoir quel est le nombre exact de ceux qui ont été formés jusqu’à présent et quelles sont les capacités d’accueil pour les candidats futurs. 

Parler de réinsertion des jeunes, comme le fait le ministre de l’Equipement, n’a de sens que si on fournit à ces jeunes des garanties concrètes et des assurances palpables, en particulier la possibilité d’acquérir à leur retour au Maroc une formation professionnelle, susceptible de les aider à s’insérer dans la vie active nationale. 

Abdelkrim Belguendouz
Universitaire, chercheur spécialisé en migration




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