Décidément, être une femme n’est pas une sinécure. Après des années à jouer avec des poupées qui feraient flipper Chucky, puis les plus injustes tortures musicales à l’adolescence, vient ensuite une vie professionnelle où elles n’auront ni la même reconnaissance, ni les mêmes perspectives que leurs collègues masculins.

Acharnement d’une fatalité décidément sadique, ces injustices sociales s’accompagnent de troubles physiques plus ou moins prononcés tout au long de la vie : durant la période de fertilité ou après la ménopause.

Certains traitements peuvent heureusement alléger le fardeau des symptômes associés, tels que la pilule contraceptive ou le traitement hormonal de la ménopause (THM). Ce n’est pas encore l’augmentation de salaire attendue mais c’est déjà ça.

Ne nous laissons cependant pas gagner par un optimisme béat : à l’instar de tous les traitements médicamenteux, ceux-ci aussi s’accompagnent d’effets indésirables. Ainsi, dernier « petit souci » en date, les THM sont aujourd’hui accusés de causer le cancer de l’ovaire.

1 Ce que l’on a pu lire
Cette nouvelle étude, décrite dans plusieurs articles de presse généraliste, en rajoute donc une couche : déjà accusés de causer le cancer du sein, les THM seraient maintenant mis en cause dans celui de l’ovaire. Ce résultat provient d’une méta-analyse d’études épidémiologiques, analyse simultanée de plusieurs études différentes, sur ces traitements et les cancers associés.

D’après les articles généralistes, les femmes recevant un THM voient leur risque de cancer de l’ovaire augmenter de 40% par rapport aux femmes non médicamentées. Ce sur-risque impressionnant se traduit par un nombre absolu de cas de cancer supplémentaires plus modeste : un cas pour 1 000 utilisatrices, et en conséquence un décès supplémentaire pour 1 700 utilisatrices. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Il aurait également été intéressant de connaître le nombre total d’utilisatrices en France, mais cela n’est pas précisé (comme je suis sympa, voici la réponse : entre 1,5 et 2,7 millions de femmes).

Une raison pour se faire des cheveux blancs ? Comme la relation avec votre cousine : c’est compliqué.

2 Ce qu’il aurait fallu préciser
L’article d’origine, paru dans le Lancet (le Brad Pitt des journaux médicaux), décrit en détail (et gratuitement) la méthodologie de la méta-analyse.

L’intérêt de ce type d’analyse dans le cas d’une maladie assez rare (comme c’est le cas pour le cancer de l’ovaire) est la mise en commun de données de plusieurs travaux et donc un nombre de « cas » suffisant pour une analyse statistique adéquate. La méthodologie est d’ailleurs un modèle du genre et paraît particulièrement robuste.

Ce sont les résultats eux-mêmes, et comment ils sont rapportés, qui prêtent à réfléchir : le risque pour les femmes traitées, comparé à celles qui ne le sont pas, est bien augmenté de 43%, résultat statistiquement significatif : on ne peut l’attribuer au hasard. Si ce sur-risque semble important, il est en réalité plutôt modeste pour une étude épidémiologique. Il pourrait même résulter d’un artefact lié à un nombre trop élevé de sujets, ce qui serait un comble.

Néanmoins, admettons ce résultat : une femme sous traitement, durant cinq ans, a 43% de risque en plus de développer un cancer de l’ovaire qu’une femme sans traitement sur la même période.

Le cancer de l’ovaire étant assez rare, le risque qu’une femme non traitée développe ce cancer est faible. Et 43% de plus que « pas beaucoup » se traduit par un risque absolu de un nouveau cas pour 1.000 utilisatrices sur cinq ans.

En admettant un pronostic typique pour ce nouveau cas, les chercheurs en déduisent que ces traitements causeront un nouveau décès pour 1.700 utilisatrices. Ce chiffre est faible pour un risque mais paraît élevé pour un traitement médical.

3 La bourse ou la vie ?
De par sa méthodologie robuste, et malgré la possibilité d’un artefact statistique, il serait dangereux d’ignorer les résultats de cette étude, d’autant que le cancer de l’ovaire est assez agressif. Néanmoins, le nombre absolu de cas attribuables au traitement est faible.

Mais « le but est de traiter, pas de tuer », pourriez-vous me répondre doctement.

Une molécule peut avoir de nombreux effets sur le corps humain. Dans le cas d’un médicament, certains effets seront recherchés et considérés comme bénéfiques, c’est le traitement. D’autres seront non voulus, considérés indésirables car nocifs et à risque pour le patient. C’est le cas pour tout médicament, de l’Imodium à l’agent chimiothérapeutique.

Ne nous voilons pas la face, un médicament qui n’a pas d’effet indésirable n’aura probablement pas d’effet du tout. C’est un truisme biologique : les différentes cellules du corps ne réagissent pas de manière uniforme à une même molécule.

On recourt donc habituellement à la « balance bénéfice-risque ». Le risque est-il considéré comme acceptable au regard du bénéfice thérapeutique ? Un médicament soulageant votre diarrhée aigüe et qui aurait comme effet indésirable une alopécie pourrait être considéré comme ayant un risque inacceptable face au bénéfice attendu. Ce même effet indésirable dans le cadre d’une chimiothérapie devient acceptable, le bénéfice en regard étant bien plus important.

Analyse bénéfice-risque : pour médecins et patientes
Dans le cas des THM, les bénéfices sont apparemment nombreux : amélioration de la qualité de vie, amélioration des symptômes uro-génitaux, diminution du risque ostéoporotique, diminution du risque de certains cancers… La diminution du risque des maladies cardiovasculaires est également pressentie, mais non démontrée pour le moment. Le bénéfice du traitement est considéré comme important par la communauté médicale.

Le risque est-il acceptable comparé aux bénéfices du traitement ? C’est une question à laquelle il revient avant tout aux médecins et aux patientes de répondre, ensemble. Présenter des résultats inquiétants (43% !) sans expliquer la notion du risque absolu ou l’analyse du bénéfice-risque fait courir un danger supplémentaire aux femmes qui décideraient d’arrêter impulsivement leur traitement, suite à l’abus de consommation d’articles sensationnalistes.

Malheureusement il n’existe pas actuellement d’analyse bénéfice-risque pour la lecture de ces articles « médicaux ».

Epidémiologiste
Rue89





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