Sihr, en arabe classique, vient du verbe sahara qui veut dire : « quelque chose [d’irréel] qui s’impose au regard jusqu’à ce que celui qui regarde croit que ce qu’il voit est réel (Lisān al-‘Arab). 

En dialectal marocain, shūr désigne tous les rites qui provoquent des changements néfastes dans l’état des personnes, qu’il s’agisse de leur bien-être, de leurs sentiments, de leurs comportements ou, bien sûr, de leur santé.

La sorcellerie est une pratique qui existait avant l’islam. Les personnes qui parlaient trop bien étaient, par exemple, considérées comme des sorciers ; c’est ainsi qu’on accusa aussi le Prophète d’en être un. Mais il fut aussi victime de la sorcellerie. Suivant Al-Bukhari :

« ‘Aicha a dit : « L’envoyé de Dieu avait été ensorcelé au point qu’il s’imaginait avoir fait une chose qu’il n’avait pas faite. Or, un certain jour qu’il était chez moi, il invoqua Dieu à plusieurs reprises, puis il me dit : « Ô ‘Aicha, sais-tu bien que Dieu vient de me donner la décision que je lui avais demandée ? – Et comment cela, ô Envoyé de Dieu ? demandai-je. – Deux hommes, me répondit-il, vinrent à moi ; l’un s’assit à mon chevet, l’autre à mes pieds. Puis l’un d’eux dit à son compagnon : « De quoi souffre cet homme ? – Il a été ensorcelé. – Qui l’a ensorcelé ? Lebid-ibn-el-a‘sam, le juif des Benou-Zorīq. – Et sur quoi ? – Sur un peigne, une mèche de cheveux et l’enveloppe d’une spathe de palmier mâle. – Où sont ces objets ? – Dans le puits de Dzou-Arouân. » Le Prophète, accompagné d’un groupe de ses compagnons, se rendit au puits ; il le vit entouré de palmiers. Revenant auprès de ‘Aicha, il dit : « Par Dieu ! on dirait que son eau est une infusion de henné et que ses palmiers ont des têtes de démon. – Ô Envoyé de Dieu, demanda ‘Aicha, as-tu retiré ces objets ? – Non, répondit-il, parce que Dieu m’avait soulagé et guéri et que j’ai craint de provoquer par là une animosité contre les fidèles. » Il donna un ordre et le puits fut comblé. » (1914, p. 87-88)

Ce hadith est très répandu. Même si on ne le connaît pas par cœur, on sait que le Prophète a été victime de la sorcellerie, ce qui prouve au croyant la réalité de son existence et la nécessité qu’il y a de s’en prémunir.


Si l’on se place du point de vue de l’orthodoxie islamique, la sorcellerie estharam (illicite), quoique Bousquet remarque une certaine ambiguïté dans la position du fiqh puisque son utilisation pour le bien n’encourerait pas toujours de réprobation (Bousquet, 1949-1950, p. 232-233). De même, l’utilisation de formules pour guérir comme pour prévenir peut s’autoriser de la tradition prophétique : Mohammed utilisait des exorcismes et recourait à des attouchements afin de soigner, comme en témoigne le chapitre de Al-Bukhari consacré à la médecine (Al-Bukhari, 1908-1914, t. IV, p. 76-81 1 ; Doutté, 1908, p. 343). Toutefois, les formules dites par le Prophète se limitaient à l’invocation de Dieu et ne contrevenaient à aucun interdit. En revanche, toute une suite de âhadith est consacrée à la condamnation de la magie, quand elle provoque le mal et quand le magicien s’attribue des pouvoirs qui n’appartiennent qu’à Dieu (Doutté, 1908, p. 337 ; Bousquet, 1949-1950, p. 232). La liaison sorcellerie/magie et polythéisme est d’ailleurs évidente dans le hadith suivant :

« D’après Abou-Horeïra, l’Envoyé de Dieu a dit : « Abstenez-vous des choses funestes : l’attribution d’associé à Dieu et la magie. » » (Al-Bukhari, 1908-1914, t. IV, p. 86)

Cette division implicite de la magie en magie licite et en magie illicite a conduit Doutté à la conclusion suivante :

« Ainsi la magie pure a été accueillie officiellement par l’Islam, et la sorcellerie ici ne se distingue uniquement de la religion que parce qu’elle est interdite et n’est pas exercée au nom de Dieu. » (Doutté, 1908, p. 345)

Non sans raisons, il évite de présenter la magie et la sorcellerie comme faisant partie d’un système religieux étranger ou opposé à l’islam. Elles s’inscrivent, au contraire, dans l’islam, qu’elles soient considérées comme autorisées ou interdites. Dans ce dernier cas, en effet, leurs utilisateurs ne prétendent pas qu’il s’agit d’une religion différente mais tentent, au contraire, d’islamiser les rites auxquels ils recourent. En ce sens, quoique la sorcellerie puisse être considérée défavorablement, voire condamnée, elle se pose seulement comme un péché, et ses pratiquants ne cessent pas de se considérer musulmans, font la prière, le jeûne du mois de Ramadan et s’adressent à Allah pour qu’il les aide et efface leurs péchés, aujourd’hui comme à l’époque de Doutté. L’opinion des fondamentalistes est bien sûr fort différente. Circulent, en effet, au Maroc, des ouvrages proches du courant islamiste (par ex. Bali, 1983) ; publiés en Arabie saoudite, en Egypte ou au Liban, ils présentent la sorcellerie comme une pratique polythéiste en ce qu’elle recourt à d’autres forces que la force divine.

Néanmoins, se considérer musulman n’implique pas d’avoir des pratiques réellement orthodoxes. On verra que les rites utilisés pour le shūr s’inscrivent en fait hors du monde symbolique de l’islam, ce qui conduit à tempérer la portée du point de vue de Doutté. 

Il est vrai que la sorcellerie ne renvoie pas à un système religieux explicite ; cependant, le contenu exégétique des rites implique d’autres croyances que celles validées par le corpus coranique. 

L’apparentement relevé entre les cultes de possession au Maroc et dans d’autres régions de l’Afrique le suggérait déjà ; si l’existence des djinns est attestée par le Coran, la façon de s’entendre avec eux, la négociation et le sacrifice renvoient à une logique partagée par des sociétés non arabes et non islamisées. 

Sans doute, par une réaction excessive à la période coloniale, où les chercheurs tentaient de retrouver dans les manifestations religieuses observables une antique religion berbère (par ex. Basset, 1910), évite-t-on aujourd’hui d’interroger la provenance des rites magiques que l’on préfère ranger dans la catégorie « religion populaire ». Cette solution permet de signifier qu’ils sont étrangers à l’orthodoxie, tout en laissant entendre qu’ils peuvent néanmoins relever de l’islam comme formes corrompues. 

Or, les récents travaux de Ginzburg sur le sabbat ont montré que des rituels singuliers, apparemment isolés de tout contenu exégétique ou inclus dans d’autres systèmes symboliques, pouvaient être analysés comme les occurrences d’un même système de croyances, structurant en profondeur les pratiques observables. 

Ce système de croyances peut avoir une aire d’extension particulièrement large, découlant d’un processus diffusionniste (Ginzburg, 1992). Ginzburg reconnaît les dangers de cette conception généalogique (ibid., p. 211), mais celle-ci a l’avantage de proposer un cadre d’interprétation cohérent pour une collection de faits semblables qui, sans cela, seraient catalogués (par le chercheur) dans la classe des « aberrations locales », des « superstitions » ou de la « religion populaire ». 

Entre la « religion des Berbères 2 » et l’islam corrompu, il existe sans doute un système de croyances plus vaste, possédant sa propre logique symbolique. Même si la description de ce système n’entre pas dans le cadre du présent travail, il convient d’en tenir compte afin de ne sous-estimer ni la cohérence des pratiques rituelles et des croyances étudiées ni la complexité des « bricolages » produits par l’imagination religieuse. 

Si, pour reprendre la distinction opérée par Lévi-Strauss (1985), l’ordre conçu des acteurs est un ordre musulman allant de l’orthodoxie à l’hétérodoxie, leur ordre vécu est un ordre complexe, une série de systèmes de croyances contiguës, entre lesquels se déplacent les acteurs, en essayant de donner une impression d’unité.

· 1 Selon Aïcha, l’envoyé de Dieu employait la formule magique suivante : « Dissipe le mal, seigneur de (...)
· 2 Par ce terme, il ne faut pas entendre l’existence d’une religion constituée dont on pourrait recons (...)

Chapitre III. Le sihr ou la sorcellerie
books.openedition




0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top