"Beaucoup de jeunes ici n'ont jamais entendu de musique judéo-arabe", regrette Vanessa Paloma El Baz, juive marocaine qui s'est lancée dans un travail de fourmi: collecter les archives sonores du Maroc juif, un projet récemment présenté au public.

Patiemment, depuis 2007, cette chercheuse et interprète de chansons du patrimoine judéo-marocain a rassemblé des centaines d'enregistrements et continue de le faire dans son petit bureau de Casablanca, capitale économique et mégapole où vit désormais la majorité de la communauté juive du Maroc.

Fin janvier, l'initiative a été présentée au Musée du judaïsme marocain, dans le cadre d'une projection-débat. Par sa démarche, la quadragénaire indique vouloir raviver le souvenir d'un passé pas si lointain: dans les années 1950, le royaume comptait près de 300.000 citoyens de confession juive.

Mais les conflits israélo-arabes successifs, les appels à l'émigration vers Israël et de nombreux départs vers la France et le Canada notamment ont ramené cette présence à moins de 5.000 âmes. Les Juifs marocains demeurent toutefois la principale communauté juive d'Afrique du Nord.

Le nom du projet --"Khoya: les archives sonores du Maroc juif"-- a été choisi pour refléter ce patrimoine commun aux Marocains. "Khoya" a une double signification, "mon frère" en arabe dialectal et "joyau" en espagnol.

Son message est que "juifs et musulmans du Maroc sont frères, partagent les mêmes coutumes et qu'il faut travailler ensemble pour raviver ce patrimoine", affirme Mme El Baz.

D'une famille originaire de Tétouan (nord), elle représente elle-même ces Juifs marocains empreints de culture espagnole, une influence que l'on retrouve dans les concerts que donne Mme El Baz.

La sonothèque comprend deux types d'enregistrements: les chansons et musiques d'artistes populaires juifs marocains, recueillis sur le terrain ou dans un format commercial, et les enregistrements d'histoires de familles juives marocaines contées par des citoyens aussi bien juifs que musulmans.

"Khoya" est encore "incomplet", relève toutefois Vanessa Paloma El Baz, expliquant que de nombreux Juifs marocains installés en Israël, en Europe et en Amérique du Nord possèdent des enregistrements, des vidéos et des photographies qui pourraient enrichir la collection, déjà composée de centaines d'heures.

Rassembler la mémoire juive marocaine "n'a pas été facile", dit-elle, évoquant la réticence de certaines familles à lui remettre ces enregistrements.


"Culture orale"
Sur une des photos qu'elle garde précieusement figurent deux chanteurs juifs au côté du sultan Mohammed V, au milieu de compatriotes de confession musulmane, à l'occasion d'une célébration pour la naissance du futur roi Hassan II.

Pour Mme El Baz, cette photographie est le symbole de la "cohabitation dans la paix", à tous les niveaux de la société, avant que la plupart des Juifs ne quittent le pays.

Adoptée en 2011 dans le contexte du Printemps arabe, la nouvelle Constitution du Maroc reconnaît la composante hébraïque comme partie de la culture du royaume. Dans le préambule est inscrit que "l'unité du pays (...) s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen".

Cet extrait trône à l'entrée du Musée du judaïsme marocain, fondé à Casablanca par l'écrivain et homme politique marocain Simon Lévy. Des vêtements, des bijoux et des pièces d'artisanat y sont exposés.

La présence des Juifs au Maroc "remonte à 2.500 ans" et a été renforcée par les vagues de réfugiés provenant notamment d'Andalousie, commente la conservatrice du musée, Zhor Rhihl.

Fuyant la Reconquista des rois catholiques, les Juifs d'Andalousie ont afflué de manière importante au Maroc à partir du XVe siècle. Mais de nos jours, seule la tradition culinaire et l'artisanat subsistent pour rappeler l'existence des "mellahs", ces quartiers où musulmans et juifs se fréquentaient et commerçaient, dans toutes les grandes villes.

Au-delà de la préservation de ce seul pan d'histoire, Vanessa Paloma El Baz voit, elle, encore plus grand. "Je rêve d'une sonothèque nationale qui permettrait de sauvegarder la culture orale marocaine dans son ensemble, et pas uniquement le patrimoine juif, dit-elle. Sinon, c'est tout cet héritage qui pourrait disparaître."

Zohra El Fassiya – Lamra Lhakma
"Zohra El Fassiya est une figure emblématique de la chanson chaâbi des années 40. Originaire de Sefrou, elle commence sa carrière en chantant du Malhoun avant de se spécialiser dans le "Haouzi". Ce qui m’intéresse dans l’histoire de cette grande diva, c’est sa voix au timbre particulier et ses chansons aux paroles audacieuses, rythmées par le son des percussions. Malheureusement, elle a connu une fin tragique, elle est morte pauvre en Israël. C’est une femme qui ne s’est, sans doute, pas remise de son départ du Maroc où elle était connue et vivait de son art".


Samy Al Maghribi – Omri ma Nansak Ya Mama
"C’est est l’un des maitres de la chanson classique marocaine. Il est né à Safi en 1922. Il est connu pour avoir chanté à plusieurs reprises l’amour du pays. Ma chanson préférée de lui est "Omri manansak ya mama" (Je ne t’oublierai jamais mère), une métaphore du Maroc qu’il a quitté. En 1955, le chanteur saluait le retour du roi Mohammed V avec "Alf Hnia ou Hnia" et "Goulou Lsslama Lsidna". Ces chansons témoignent encore une fois de son grand attachement au Maroc. J’ai la chance d’être l’ami de sa fille Yolande Amzallag qui vient de créer une fondation à sa mémoire".


Neta El Kayam - Hak a Mama
"Neta est pour moi une découverte extraordinaire. Elle est jeune et talentueuse et c’est pour cette raison qu’elle est l’héroïne de mon prochain film. Son père est né à Tinghir. Elle est née en Israël, mais conserve un lien fort avec le Maroc. Elle reprend des chansons traditionnelles marocaines, et tente de les moderniser sans trahir leur âme. Elle fait partie de cette nouvelle génération de musiciens juifs à la recherche de leur identité, qui font des connexions avec le passé et réussissent brillamment. Elle a une puissance vocale impressionnante. Ma chanson préféré de Neta est sa reprise de “Hak a Mama” de Zohra El Fassia. C’est un morceau qui a été chanté par plusieurs artistes marocains dont Nass El Ghiwane et plus récemment Fayçal Azizi. La particularité de la reprise de Neta est qu’elle ne dénature pas la chanson".


Lili Boniche - Il n’y a qu’un seul dieu
"C’est un grand maitre de la musique populaire algérienne et un grand amoureux de la fraternité judéo-musulmane. Il fait une musique mixte où se mêle sonorités orientales et rythmes occidentaux. Ma chanson préférée de Lili Boniche est "Il n’y a qu’un seul dieu", c’est un morceau que l’on doit faire écouter à tous les extrémistes du monde entier quelle que soit leur religion. Sa chanson "Ana El Warka" a été utilisée pendant près de huit ans pour le générique de l’émission culturelle de France 2, "Des mots de minuit"".


Line Monty - Ya Oummi
"Cette chanteuse est née dans les années 1920 à Alger. Elle était très belle et chantait un répertoire varié allant de la musique chaâbi aux rumbas. Elle a rendu célèbre la chanson "L’Orientale" qui a été reprise par Enrico Macias. Mon morceau préféré de Line Monty est "Ya Oummi" (Mère) où elle aborde une thématique universelle. C’est pour moi la plus belle déclaration d’amour que l’on peut faire à une maman".


avec afp / huff

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