Je propose dix points pour essayer d’éviter quelques crampes mentales pouvant naître à la suite des événements meurtriers qui se sont produits dans les locaux de Charlie Hebdo, en pleine rue à Montrouge et dans l’épicerie casher de la porte de Vincennes. 

Avant d’exposer ces points, je tiens à dire mon empathie avec la famille des victimes qui est aussi la famille de tous, «la famille humaine» dont parle le premier considérant de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

1) D’abord, cesser - comme le préconisent les démographes et les politologues Youssef Courbage, Emmanuel Todd et Olivier Roy - de faire de l’islam un critère explicatif des malaises ou des difficultés que rencontre la société française.

2) Rien ne justifie de maudire religieusement quelqu’un : c’est l’avis du théologien et philosophe persan Al-Ghazali (1058-1111). Maudire ou tuer quelqu’un «au nom de la religion» ne relève pas de la croyance ou de l’incroyance mais de la désobéissance civile, disait-il. C’est à la cité de juger pénalement les responsabilités civiles. Al-Ghazali ajoutait : «Le Prophète de l’islam interdit l’imprécation même à l’égard des animaux.»

3) «Nulle contrainte en religion» : expression coranique reprise en leitmotiv par Ali Abderraziq, théologien égyptien auteur du livre intitulé l’Islam et les fondements du pouvoir paru en 1925. La méthode de ce théologien est déflationniste : elle consiste à dire ce qu’il n’y a pas dans l’islam des textes ; et de préciser que ce sont des politiques toujours contingentes qui, dans l’histoire, ont voulu faire de «la ventriloquie transcendante», selon l’expression du philosophe allemand du XVIIIe siècle Lichtenberg, en attribuant à Dieu ce que les hommes décident sur Terre, comme, par exemple, le califat, qui n’a aucune légitimité religieuse. Les contraintes sont par conséquent de nature civile et non religieuse.

4) A ceux qui se considèrent insultés par des caricatures, il leur suffit de «répondre à une injure par un démenti» (Montaigne) et non de procéder par l’horreur des massacres, à laquelle répond l’enflure de mesures sécuritaires.

5) A ce sujet, en décembre 2004, lord Hoffmann, de la Chambre des lords au Royaume-Uni, disait : «Je ne sais pas si nous aurions survécu à Hitler, mais il ne fait aucun doute que nous survivrons à Al-Qaeda», ajoutant que la violence terroriste «ne menace ni nos institutions ni notre gouvernement ni notre existence en tant que communauté civile» (cité par Mireille Delmas Marty, Libertés et sûreté dans un monde dangereux, éd. Seuil, 2010). Il y a donc une disproportion, dans les mesures préconisées par le Terrorism Act, mesures qu’il a contribué à annuler et qui limitaient les libertés des citoyens au prix de l’illusion d’une sûreté totale. De plus, la peur est un adjuvant de ceux qui sèment la terreur. La peur est à son tour capable des pires cruautés : la peur et la lâcheté, c’est-à-dire la «couardise», qui est, comme dit Montaigne, «mère de cruauté» (Essais, livre II, chapitre 27).

6) L’ONU, le 21 novembre 2001, proclamait : «Toutes les civilisations appartiennent à la même humanité», et, en février 2007, elle ajoutait : «L’assimilation d’une quelconque religion à un terrorisme est à éviter car elle peut avoir une conséquence fâcheuse.»

7) Ce n’est pas parce qu’une religion est audible et visible qu’elle est une composante majeure de la société, soulignait Paul Veyne, dans son ouvrage Comment notre monde est devenu chrétien (éd. Albin Michel, 2007). On peut aussi indiquer que «les convictions politiques» et «les convictions religieuses» n’ont pas à être pondérées de la même façon. «Un individu peut avoir une foi religieuse très forte - islamique ou autre - et des opinions politiques très tolérantes» (Amartya Sen, Identité et violence,éd. Odile Jacob, 2007), et donc être pleinement démocrate.

8) En termes de témoignage, c’est-à-dire de ce qui est indélébile, présent pour toujours une fois produit, et qui est intrinsèque, comme le dit la langue anglaise, à la solidarité - witness («témoignage») et withness («être avec») -, on peut lire Mort pour la France (éd. Flammarion, 2013), l’ouvrage de Latifa Ibn Ziaten, mère du militaire français Imad, tué par Merah en mars 2012. Cette femme précise qu’elle est musulmane. Elle précise que le meurtre est celui d’un assassin qui n’a rien à avoir avec l’islam qu’elle pratique. Elle précise qu’il faut parler aux jeunes issus des banlieues qui ont, pour certains d’entre eux, pris l’assassin pour héros. Elle intervient dans les lieux d’éducation avec «l’association Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix» pour dire les choses simples de la citoyenneté : la foi en la République et en ses lois, et la foi dans l’éducation. Elle insiste sur le fait que l’islam qu’elle pratique n’a rien à avoir avec la violence dont fut victime son fils. L’exemple de ce témoignage, à lui seul, suffit pour dire que les intellectuels n’ont aucun droit ni pouvoir exclusif de décrypter la réalité à la place des autres. Relisons le Maître ignorant de Jacques Rancière, où l’émancipation signifie que chaque personne issue du peuple, parce qu’elle est citoyenne, peut concevoir sa dignité humaine, «prendre la mesure de sa capacité intellectuelle et décider de son usage» (éd. Fayard, 10/18) sans qu’on vienne lui dire en quoi cette dignité consiste. Transmettre, ce n’est pas décrypter pour les autres, c’est débattre avec eux.

9) Essayer de reconnaître les appartenances multiples des individus sans les«incarcérer dans une boîte civilisationnelle», selon l’expression de l’économiste Amartya Sen, éviter par conséquent de mettre quelqu’un ou de se mettre soi-même dans la boîte miniaturisée de l’appartenance religieuse. «Le rejet d’une vision qui serait nécessairement conflictuelle de l’islam est sans nul doute indispensable à l’heure actuelle, mais nous devons également nous demander s’il est absolument nécessaire, voire utile, de chercher à définir ce à quoi "un vrai musulman" doit ressembler» (Amartya Sen, Identité et violence, éd. Odile Jacob, 2007, p. 39). Il est donc souhaitable de cesser de dire qu’il y a un bon islam et un mauvais islam.

10) Laissons les idées mourir à la place des personnes : c’est le credo de toute société ouverte, qui crible par le débat les opinions des citoyens pour en dégager le suc de la liberté. Par là, elle est très forte. La démocratie est suffisamment forte pour protéger les personnes et est loin d’être déstabilisée par l’action de quelques criminels qui souffrent de «sainte ignorance» (Olivier Roy) et non d’ignorance «abécédaire»(Montaigne) pour laquelle l’école fait et a à faire son travail.

Ali BENMAKHLOUF 
Professeur des universités, Paris-Est Créteil

Texte paru dans «Libération.fr» le 12 janvier





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