"Ô temps qui passe sur la rivière de l’âge. Ô triste âge qui se rafraîchit dans les rigoles du temps, la nostalgie n’est-elle pas la mère des souffrances ?". Poète anonyme.

Les années passent comme les trains qui se suivent en gare. Malheur aux voyageurs qui s’oublient sur le quai sans y embraquer, malheur aux distraits, aux ratés et aux malchanceux qui ne saisiront pas l’occasion du départ. Le temps n’a pas de pitié envers les gens qui se confortent dans l’attente et l’hésitation, car il n’est qu’un vent qui prend avec lui nos souvenirs, nos joies, nos chagrins, nos remords et nos vécus, en les éparpillant telles des traînées de poudre entre les fissures de notre mémoire. Et dès que l’on regarde comment les années trichent dans notre dos, notre silence baisse les bras, épuisé, devant l’ivresse de la nostalgie. 

Ô nostalgie quand tu nous tiens ! Comme je suis un insatiable rêveur, je me suis souvent interrogé dans mes interminables monologues s’il est possible d’arrêter la cadence de ce méchant cheval qu’est le temps, lui fixer un cap, lui mettre un mors, le limiter afin de le devancer. J’ai passé un tas d’insomnies à cogiter sur ce dilemme de l’existence. L’idée en elle-même m’a séduit : arrêter ce bienveillant monstre qui nous traîne derrière lui, couper la laisse et cesser d’en être dépendant. Hélas, l’outrecuidance de mes rêvasseries mi-idylliques, mi-chimériques m’a toujours tiré vers d’autres devinettes, encore plus insolubles, voire plus cauchemardesques. 

Le pari est enfin loin d’être réussi, que tant du sommeil gâché pour reconstruire des châteaux sur le vide. Un ami hongrois d’un âge un peu avancé que j’avais fréquenté par hasard en exil m’a expliqué, un petit crayon à la main, le cheminement de sa vie de l’innocence de l’enfant à l’insouciance du jeune, puis aux amertumes de l’âge adulte et de la vieillesse. Les courbes de son croquis slaloment entre des escales de vie qu’il tente d’escamoter par le linceul de l’oubli. Pour lui, le cycle de la nature finit forcément par l’aigreur. On ressent toujours à cet âge-là qu’il y a quelque chose qui manque, un brin de paille qui cloche dans l’engrenage, une terrible envie de refaire les choses, réajuster les pendules de la montre à l’heure du passé, corriger les erreurs et marcher sur le pas de nos fausses illusions. Mais "si jeunesse savait et si vieillesse pouvait", proclame le dicton.

Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit tout ça en ce papier. Que mes lecteurs m’excusent ce déballage inopportun d’autant que c’est la première fois que je n’ai pas pris de notes, me laissant soumettre à la logique généreuse mais un tantinet intempestive de ma plume. Peut-être est-ce parce que nous sommes aujourd’hui en Algérie à cet âge-là de la vieillesse où l’inertie domine la mobilité, le recul prime sur l’engagement, l’isolement sur l’implication, peut-être est-ce aussi à cause de cette nostalgie-là, celle qui nous lie nous les algériens, à cette époque du socialisme triomphant des années 1970 où, malgré toutes les déficiences démocratiques, tout le monde mange "maison" et à sa faim, où une certaine fierté nous a, quoique l’on en pense, immunisé du mal importateur, ce virus du sida qui détruit de l’intérieur le corps de notre société. Peut-on à cette époque-là imaginer par exemple l’Algérie importer des oignons d’Espagne et s’appuyer, les bras croisés, sur l’agro-alimentaire hexagonal pour nourrir sa population? Un simple agriculteur du fin fond du pays nous rétorquera sur le coup que ce serait un scandale, un non-sens et une honte !

Or, les repères de nos identifications mentales ont changé dès lors que notre jeune nation s’est taillé un rôle dans la tragédie du troisième âge. La nostalgie devient alors tantôt un référent psychologique de consolation, tantôt un mobile de rejet de tout changement, souvent une arête dans la gorge. Mes compatriotes ont à la fois un logiciel égalitariste chevillé à la conscience et, ironie du sort, une curieuse tendance à être tous des riches. Par quoi, figurez-vous? La réponse ne fera pas le pied de grue : l’assistanat. Ce faisant, ils jouent le colin-maillard, tâtant les yeux bandés, entre le socialisme, l’économie du marché et le libéralisme sans qu’ils décident pour quelle voie opter. Le choix est presque cornélien, malédiction de rente pétrolière oblige. Qu’à cela ne tienne, le fleuve du temps continue sur son cours et notre destin reste tributaire de son calme, ses aises et aussi ses errements.

LematinDZ

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