Une dépêche de l’agence MAP du 25 Décembre 1972, publiée notamment dans « Le Matin » du 26 Décembre 1972, sous le titre « la conduite, exemplaire des travailleurs marocains en France suscite l’admiration », rapporte une déclaration du Conseil général du Maroc à Paris : 
« De façon générale, affirme M.Mohamed Bennis, la colonie marocaine à Paris est une minorité cohérente et solidaire dont la conduite, la discipline et l’acharnement au travail, suscitent l’admiration des Français. Le but d’élire domicile en France pour y travailler, dans le cadre des conventions et règlements en vigueur, est d’acquérir des connaissances professionnelles et partant, de contribuer au renforcement de l’économie nationale par le rapatriement des devises fortes et l’envoi des cadres compétents. Un tel apport ne saurait être que bénéfique à notre pays. S’il est vrai que sont nombreux les employeurs français qui préfèrent les travailleurs marocains à d’autres travailleurs étrangers, cela est dû au comportement exemplaire dont ils font preuve et au dévouement au travail pour lequel ils sont réputés ».
Il est vrai que les émigrés marocains accomplissent consciencieusement les tâches qu’ils ont à faire et concourent, comme tous les autres travailleurs, à l’expansion de l’économie française, qui ne peut se passer de l’immigration. Mais il ne faut pas tirer un motif de gloire ou de fierté de leur situation et de la préférence qu’a le patronat européen pour eux, comme le fait notre consul. C’est une manière déjà de faire des distinctions entre travailleurs et cacher l’exploitation dont ils font tous l’objet. 

Les articles déjà parus dans « Al Bayane » et les études que nous publierons prochainement, démontrent quelques aspects concrets de ce mécanisme. Les conditions de vie et de travail des Marocains sont déplorables et tout concourt à rendre leur situation vulnérable. 

C’est une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci, livrée au patronat européen par le gouvernement, incapable de promouvoir le développement. Sur le plan général, nous considérons que l’émigration n’est qu’un palliatif pour camoufler le chômage et le sous-emploi et ne constitue nullement un moyen pour les résoudre. En fait, elle escamote les véritables solutions qui ne peuvent être que structurelles. 

Quand au prétendu argument de l’acquisition de la formation professionnelle, les faits le démentent de façon catégorique. Nos travailleurs à l’étranger ne reçoivent aucune formation technique. Très souvent, on ne demande que des manœuvres pour des travaux nécessitant une grande force physique, comme dans les mines ou les travaux publics. 

Les ouvriers spécialisés employés dans l’industrie, n’ont en fait aucune spécialisation ou qualification. C’est un simple dégrossissage, qui permet tout au plus une adaptation aux gestes de la vie industrielle, comme dans les usines de montage chez Simca, Peugeot. Citroën, Renault ou Volkswagen…. Bien au contraire, c’est le Maroc qui expédie les rares qualifiés que l’on a, surtout du bâtiment et les jeunes sortant des écoles professionnelles, d’hôtellerie… faute de trouver un emploi, et dont le coût de formation a été supporté, en dernier ressort, par les classes laborieuses. 

Et à supposer même que les émigrés reçoivent une formation en Europe, ce qui n’est pas le cas, où peuvent-ils être utilisés s’il n’y pas de création d’emplois nouveaux et une amorce d’industrialisation dans notre pays !? De plus, l’envoi de devises, s’il permet d’équilibrer la balance des paiements, est un moyen trop précaire, aggravant notre dépendance vis-à-vis de l’Europe capitaliste. 

A chaque crise du système monétaire international, les premiers touchés sont les émigrés et leurs familles, qui voient une partie de leurs ressources amputée du fait des dévaluations et restrictions à l’exportation des devises. De toutes les façons, ces devises dont la contrepartie constitue une ressource non négligeable pour les familles, qui seraient autrement démunies, ne servent nullement à l’échelle nationale à financer le développement du Maroc, mais retournent, au contraire, par le biais d’importations de biens de luxe et d’« experts » coûteux, aux mêmes pays européens, dont l’expansion est assurée en partie par notre main-d’œuvre expatriée et qui contribue même à la production de ces biens vendus si cher au Maroc. 

Loin donc de constituer un instrument au service du développement national, l’émigration n’est en fait qu’un moyen permettant la survie d’un système incapable de promouvoir ce même développement et un simulacre de coopération internationale. Si aide il y a, c’est bien du côté du Maroc qu’elle se fait, puisque c’est notre pays qui envoie une main-d’œuvre jeune, bien portante, relativement de plus en plus formée, qui n’a rien coûté à l’Europe, et qui la récupère à sa charge une fois qu’elle est usée (absence de retraite prévue et de très nombreux soins médicaux dans les conventions de sécurité sociale…) 

Abdelkrim Belguendouz 
« Al Bayane » n°25, 16 mai 1973




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