S’achemine-t-on vers une dérive génocidaire en République centrafricaine ? Entre Séléka et anti-Balaka, le torchon brûle. La communauté musulmane, pourchassée vers le Nord, serait victime de jeux qui la dépassent. La RCA risque-t-elle de se transformer en foyer de jihadistes ? Analyse. 

La guerre civile qui se déroule en RCA n’a ni un caractère confessionnel, ni une dimension ethnique ou régionaliste. Pour des observateurs avertis, les origines du malaise qui sévit entre musulmans et chrétiens remontent à une indépendance mal négociée. Cette république enclavée au cœur de l’Afrique, riche de ses mines et de son pétrole, fait saliver encore les puissances. Et les atroces images qui proviennent de ce pays où une véritable chasse aux musulmans, est déclarée ne pouvaient laisser de marbre une communauté internationale qui a mandaté un contingent onusien pour asseoir les bases de la paix et de la concorde. Le retour en force des « Anti-Balaka » qui s’en prennent aux Séléka a forcé Paris à réagir.


En envoyant un contingent supplémentaire de soldats à Bangui pour porter main forte à un corps expéditionnaire tricolore déjà en place. L’opération Sangaris a ainsi démarré pour limiter les dégâts. Et permettre une transition politique qui serait assurée par Catherine Samba-Panza, président intérimaire. Si cette dernière estime que l’insécurité a baissé en intensité à Bangui, il n’en reste pas moins que le bain de sang coule toujours avec son lot d’assassinats et de meurtres. Les tensions interreligieuses restent vives dans la capitale, mais aussi en province. 

Dans la ville de Boda où vivent 11 000 musulmans le climat d’insécurité reste fort malgré la présence des forces internationales qui séparent les quartiers chrétiens et musulmans. 

Chronique d’instabilité 
Avec un climat délétère qui dure plus d’un an, il faut croire que la présidente intérimaire affiche un optimisme prudent en soulignant que les choses s’améliorent. Elle qui affirme aussi que les forces françaises et africaines présentes en RCA sont insuffisantes pour faire régner l’ordre. Le déploiement d’une force internationale forte de 10.000 hommes s’avère primordiale. Et c’est la raison pour laquelle, côté onusien, Ban Ki-Moon évoque une nécessaire constitution d’une force multinationale forte de 12.000 hommes pour son déploiement d’ici fin mars en RCA. Une lourde opération qui fait tiquer aussi bien Londres que Washington, histoire de coûts induits, alors que la vulnérabilité de ce pays se renforce. Avec, en prime, une chasse aux musulmans qui prend les dimensions ravageuses d’une épuration à cause des retards enregistrés au niveau du désarmement des Anti-Balaka. 

Le haut commissaire aux refugiés, Antonio Guterres, a estimé que les populations musulmanes sont chassées de l’ouest de la RCA, victimes d’un véritable nettoyage ethnique. On est loin du rêve nourri par Barthélemy Boganda qui prônait l’unité de l’Afrique équatoriale et considérait la création de mini-Etats comme un processus non viable et portant en lui les germes de conflits. Mais De Gaulle avait d’autres desseins que ce leader centrafricain ne partageait point. Ce qui explique, sans doute, les raisons de sa disparition aussi prématurée que suspecte dans un accident d’avion alors qu’il assumait les fonctions de Premier ministre. 

La RCA fut très tôt convoitée aussi bien par les multinationales que par plusieurs pays. Uranium, or et diamants, allaient donner une autre dimension à la position géostratégique très sensible qui situe ce pays riche à la limite sud des terres de l’Islam. La malédiction du pétrole allait faire en sorte que ce pays vive au rythme de tensions chroniques. La chute de David Dacko, renversé par son cousin, le sergent-chef Jean-Bedel Bocassa, en 1966, ouvrait grande la porte sur l’inconnue. Le coup d’Etat de « la Saint-Sylvestre » charriait dans son sillage les germes d’un pouvoir absolu et sanguinaire. Surtout depuis que le mutin s’est déclaré empereur en 1976. 

Son « islamisation » par Kadhafi allait faire de ce potentat un ennemi juré pour nombre de puissances, surtout en France. L’uranium que se disputait et le géant français Areva et le leader libyen allait laisser des séquelles. Les chroniqueurs se rappellent au bon souvenir de l’opération Barracuda qui a réussi, en 1976, à renverser Bokassa 1er. Pour réinstaller un David Dakco plus conciliant. Pour Paris, le déplacement de Bokassa à Tripoli était le déplacement de trop surtout que le Colonel Kadhafi cherchait à étrangler le Tchad de Hussein Habré et de Driss Deby. L’hôte de l’Elysée de l’époque, Valérie Giscard D’Estaing voyait en cette alliance contre nature une menace réelle pour les intérêts français. Mais le nouvel homme fort de Bangui allait, lui aussi, être chassé du pouvoir en cédant sa place, en 1981, au général André Kolingba. Ce dernier est resté au pouvoir jusqu’en 1993 tant qu’il garantissait les intérêts des sociétés françaises, canadiennes et sud-africaines, hyperactives dans l’exploitation des gisements naturels. Mais l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir allait changer la donne. 

Une des résultantes du sommet de la Baule, marqué au fer de la démocratie, était de forcer Kolingba à organiser des élections libres en RCA. Le verdict des urnes allait être favorable à un opposant, Ange-Félix Patassé en l’occurrence, devenu premier Président élu dans ce riche pays. A la fin des années 90, les compagnies canadiennes avaient déjà investi dans 8000 mines et signé des contrats importants portant aussi bien sur des sites diamantaires que sur des gisements de pétrole. 

Cet alignement sur le Canada et l’Afrique du Sud poussera les multinationales françaises à faire pression sur le pouvoir politique en vue de renverser Patassé. Le coup d’Etat de 2003 mené par le Général François Bozizé allait être marqué par de violents affrontements à Bangui malgré l’intervention de la communauté internationale. 

Ce général mutin, curé de l’Eglise protestante céleste, bénéficia de l’appui militaires français et de l’investissement fort de miliciens tchadiens dont une bonne partie allait devenir le fer de lance du nouveau pouvoir. Sans répit, ces miliciens allaient chasser les rebelles congolais qui soutenaient le président déchu. 

Mais l’alliance fut de courte durée entre les musulmans tchadiens et le Président curé. En 2005, l’instabilité allait affecter toutes les articulations du pouvoir et plonger le pays dans un climat d’instabilité dont pâtissent les Musulmans. Une communauté qui revendique plus de 25% de la totalité de la population comme le laissait prévoir le recensement organisé dans ce pays il y a 20 ans. Et qui plus est maitrise fortement les ressorts du commerce, à l’import comme à l’export, outre les élevages bovins dans le nord, avec un bétail fort de 600.000 têtes. 

La présidence allait être contestée et plonger le pays dans une guerre civile entre 2004 et 2007, jusqu’à la signature d’un accord de paix entre belligérants. Accord de courte durée puisque les rebelles qui ont aidé les putschistes reprochent à ces derniers le non respect des termes de l’accord qui les liait, d’où la reprise des armes 2012. La RCA allaient vivre les affres d’une deuxième guerre civile. Le 25 mars 2013, rebelles de coalition Séléka, composée de 3 milices musulmanes et une milice chrétienne, allait s’emparer de la capitale et pousser Bouzizé à l’exil au Cameroun. 

Avec l’appui d’une Séléka aguerrie, et disposant d’armes en provenance de Libye (puisque disposant de ramifications tribales au Tchad, dans la bande d’Aou­zou, des miliciens se trouvant être des cousins d’Ouled Slimane, tribu du sud tchadien qui représente la charpente du pouvoir Driss Deby), Michel Djotodia alias Abdellah Dahia, allait prendre le pouvoir. Ce musulman qui était consul général au Soudan s’est autoproclamé Président. 

Mais les agissements de la Séléka allait plonger le pays dans l’insécurité, ce qui incita le Général Bozizé, avec appui de l’église, à former des milices protestantes baptisées Anti-Balaka (porteurs de gourdins). Sans leadership, ni organisation, les hommes qui se disputent le pouvoir à Bangui allait favoriser un conflit qui déboucha vite sur une situation génocidaire qui rappelle à la communauté internationale le triste précédent rwandais où s’étripèrent Hutus et Tutsis. 

Au-delà de la dimension locale d’un conflit politique larvé, il faut croire que les belligérants sont manipulés par des groupes canadiens, sud-africains et d’autres (libanais, israéliens, etc.). Et il faut croire que la décision prise par Areva qui voulait fermer ses mines jusqu’en 2032 n’a pas arrangé les choses. Voilà pourquoi une résolution onusienne allait donner mandat à l’intervention française avec pour objectif de désamorcer le conflit et désarmer les milices. Un mandat des plus fragiles. 

Appels au Jihad 
D’après les Musulmans, l’opération viserait à les déplacer du sud, riche en minerais, vers le nord, voire à diviser la RCA en deux. Les accusations contre la France et Areva, à l’origine du climat de guerre civile à des fins inavouables, fusèrent pour dénoncer tout basculement vers un régime sous tutelle. En janvier dernier, le Président de transition Michel Djotodia et son Premier ministre allaient démissionner avec fracas lors du sommet extraordinaire de la communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC). 

C’est dans ce climat de vide politique et de désarment des milices, Séléka en tête, que le conseil national de transition élit Catherine Samba-Panza, chef d’Etat de transition. Un choix qui se justifie pour au moins deux raisons. Cette femme parle couramment l’arabe, elle était proche de Aicha Kadhafi, est mariée à un musulman. Réussira-t-elle pour autant à calmer les ardeurs qu’une tension confessionnelle factice charrie dans son sillage ? Les jours à venir sont à même d’apporter leur lot de réponses. 

En attendant, des analystes craignent que la RCA devienne le futur foyer du jihad en Afrique centrale. D’après la communauté musulmane, trois groupes jihadistes radicaux considèrent que le génocide en cours est un prétexte à la guerre sainte. Boko Haram, Mujao et Aqmi seraient sur la brèche. La situation risque de devenir explosive d’autant plus que d’autres éléments non moins inquiétants font état de la mobilisation du Congrès islamique, bras idéologique des Frères musulmans basés au Qatar. 

Le feu couve. Et pour désamorcer la crise, des analystes demandent à la France de revoir Sangaris en donnant le commandement aux Africains, surtout aux Marocains qui sont appréciés dans les quartiers musulmans. Car l’armée française, comme celle du Tchad, sont toutes les deux accusées de partialité. Si les Musulmans accusent les Français de les vendre aux Anti-Balaka, ces derniers accusent les Tchadiens d’épauler la Séléka.

En attendant, les victimes collatérales d’un conflit éminemment économique sont les Chinois qui ont investi et démarré des prospections. Ils seront les grands perdants si le feu qui couve en RCA se déclare dans la savane et menace la forêt tropicale. Car dans ce pays, les conditions sont propices pour la guérilla avec ce que cela suppose comme contagion jihadistes. Et là, le risque est grand de voir les flammes se propager au-delà de ce riche pays pour ravager l’Afrique équatoriale jusqu’au Zimbabwe. 

Les FAR de la partie Au service de la paix
C’est en début décembre 2013 qu’un contingent des FAR s’est déployé en RCA dans le cadre d’un mandat de l’ONU. La mission dévolue au corps expéditionnaire marocain n’est autre que de veiller à la paix et à la sécurité de ce pays frère en proie à une instabilité politique qui risque de favoriser l’émergence de l’islamisme radical dans la région. 

D’après des sources concordantes, ce sont les éléments des FAR qui ont assuré la sécurité de tout le périmètre de l’aéroport de Bangui pour permettre aux forces françaises dépêchées sur les lieux dans le cadre de l’opération « Sangaris » de prendre pied, en toute quiétude, sur le sol de la RCA. La mission fut accomplie sans le moindre incident. 

Aujourd’hui, la suite des événements laisse augurer que les FAR pourraient être appelés à jouer un rôle de premier plan dans le processus de désarmement des milices musulmanes comme chrétiennes qui menacent la stabilité du pays. Surtout depuis que des témoignages ont laissé entendre que les soldats français entretiennent des relations privilégiées avec les Anti-Balaka, milices chrétiennes qui forcent la communauté musulmane à migrer vers le Tchad. Les FAR jouissent d’un très fort crédit auprès de la population centrafricaine et tout particulièrement auprès de la communauté musulmane qui se sent désarmée. 

Une délicate mission à l’heure où les casques bleus déployés en RCA sont peu nombreux et où des appels au jihad retentissent de plus en plus fort. 

Pr Abderrahmane Mekkaoui 
Spécialiste des questions militaires et stratégiques

Perspectives Med 
Mars 20

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