Dans sa rubrique « Dakira », Wakeupinfo.fr éclaire ses lecteurs sur la polarisation et fragmentation identitaires au sein du mouvement associatif des migrants marocains en France (1956-2006). C’est une étude sociologique réalisée par Antoine Dumont Doctorant Migrinter / Université de Poitiers. L’étude est scindée en 10 parties, à lire absolument pour s’informer de la genèse du mouvement associatif de la diaspora marocaine de France depuis 1956 à nos jours. Wakeupinfo.fr

e) Les recompositions des années 2000 autour de trois nouveaux mots d’ordre l’alternance gouvernementale de 1998 et le décès d’Hassan II en 1999 sont une rupture symbolique dans l’exercice du pouvoir au Maroc, mais aussi dans l’histoire des associations de migrants marocains en France. 

Les militants jugent diversement cette rupture, mais sont souvent déçus par l’alternance. Certains, qui n’ont pas connu la répression des années 1970, sont rappelés à l’ordre quand ils expriment leur tristesse après la disparition du roi. Peu après, en 2000, l’ATMF change de nom pour s’appeler l’Association des travailleurs maghrébins de France, ce qui signe la fin d’une identité fondée sur le rapport politique à l’Etat d’origine.

Quant à l’AMF, elle décline inéluctablement et ses sections locales s’autonomisent. L’échec du Forum des migrants de l’Union européenne (1991-1998) est en partie redevable des rivalités entre ces deux associations, qui prolongent celles des années 1980 entre leurs coordinations européennes respectives 12.

Il convient cependant de ne pas sous-estimer la capacité de mobilisation de l’ATMF. Son nombre d’adhérents a chuté de 5 000 (1985) à 2 000 (1995), puis à quelques centaines en 2005, mais elle reste présente dans une dizaine de villes en 2007. Dans la section historique de Gennevilliers, l’identité militante se transmet à travers les générations, y compris par la pratique sportive, comme l’explique Ahmed : « Ce qui est bien, c’est que le gamin tu l’as connu à 7 ans, quand il apprenait l’arabe ; après, à 12-13-14 ans, c’est le soutien scolaire ; à 16-17 ans, il est au foot. Et maintenant, ils ont leurs enfants et leurs enfants ils viennent aussi ! Et le père, il travaille avec moi ! Alors vous voyez les liens qui se sont créés. Et en plus on est tous de la même région, du bled. 

La plupart des jeunes dans l’équipe, ils sont du Sud du Maroc, d’Agadir. Donc je connais leur village, je connais tout ça, leur père, j’ai travaillé avec lui, donc ça a créé un lien et ça continue toujours. »

Dans ces années, la démocratisation du Maroc conduit à la multiplication d’associations de migrants oeuvrant pour le développement local au Maroc (la première, Migrations & développement, date de 1986), puis à leurs coordinations au sein de structures nationales et transnationales. La plupart de ces associations sont fondées sur le lieu d’origine des migrants, d’autres ont une dimension politique, telle qu’Immigration développement démocratie (IDD) créée en 1998 par des militants de l’ATMF. 

Ces initiatives transétatiques structurent les liens entre lieux d’origine et d’installation, transforment le rapport des migrants à l’Etat marocain et désenclavent les associations locales (en France et au Maroc) en les coordonnant. Ainsi, au niveau des mots d’ordre, la volonté de suppléer concrètement aux carences de l’Etat marocain supplante la volonté de changer le régime, ce qui semble mobiliser davantage les migrants.

Parallèlement, de multiples associations sont créées par les « élites » migrantes marocaines (entrepreneurs, juristes, médecins, universitaires, etc.), dont les membres souhaitent investir et s’investir dans l’espace d’origine, parfois dans la perspective du retour. 

Ces associations, plutôt proches des consulats, reprennent à leur compte le nouveau discours officiel marocain sur la « diaspora des Marocains résidant à l’étranger ». D’autres associations essaiment à l’échelle locale autour d’activités culturelles et de pratiques d’entraide. L’apolitisme qu’elles affichent dissimule parfois un « néo-amicalisme », c’est-à-dire une reconversion d’anciens amicalistes discrédités, via une réorientation de la politique de l’Etat marocain à l’égard de « ses » migrants. Il ne s’agit plus de surveiller les activités politiques et syndicales des Marocains en France mais de garantir le volume des flux financiers (les transferts de devises) et de susciter les investissements des migrants marocains dans leur pays d’origine.

Enfin, le processus dit de « réconciliation nationale » intéresse les anciens exilés membres, en France, de l’ASDHOM, mais aussi de l’AMF et de l’ATMF. Ces associations défendent le droit au retour des exilés et continuent à mobiliser ponctuellement, en manifestant par exemple devant l’Ambassade du Maroc à Paris. Un collectif associatif européen (Al Haqiqa) réclame le jugement des responsables de la répression des « années de plomb » et la recherche de la vérité sur certains événements (la disparition de Ben Barka à Paris en 1965, par exemple). L’Instance équité et réconciliation (IER), créée en 2003, est la principale destinataire de ces revendications.

Tous ces clivages se manifestent de 2002 à 2006 au sein du Conseil national des Marocains de France (CNMF), une sorte de lobby des élites marocaines qui échoue à mobiliser les migrants sur la base d’une identité « franco-marocaine ». Ce CNMF est né d’une mobilisation associative et médiatique en faveur du droit de vote et d’éligibilité des migrants marocains au parlement marocain. Ce droit, promis par Mohamed VI le 6 novembre 2005, reste à obtenir.

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers

12 L’ATMF est membre de la Coordination des associations démocratiques des immigrés marocains en Europe (1981) et l’AMF de la Coordination européenne et démocratique des associations marocaines (1982).


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