Dans sa rubrique « Dakira », Wakeupinfo.fr éclaire ses lecteurs sur la polarisation et fragmentation identitaires au sein du mouvement associatif des migrants marocains en France (1956-2006). C’est une étude sociologique réalisée par Antoine Dumont Doctorant Migrinter / Université de Poitiers. L’étude est scindée en 10 parties, à lire absolument pour s’informer de la genèse du mouvement associatif de la diaspora marocaine de France depuis 1956 à nos jours. Wakeupinfo.fr


d) La fragmentation des années 1980 et 1990 autour de clivages multiples La loi de 1981 permet aux étrangers de créer librement leurs associations, sans autorisation du Ministère de l’intérieur. 

Les décennies 1980 et 1990 voient alors se multiplier les associations de migrants marocains, mais aussi les clivages générationnels, géographiques, ethniques et religieux. Je les aborde successivement dans cet ordre.

Les associations d’opposants (AMF, ATMF) et les amicales ont des difficultés à répondre aux aspirations des jeunes d’origine marocaine, nés en France. Ceux-ci se reconnaissent – surtout en régions lyonnaise et parisienne – dans une identité « Beur », fondée sur l’âge, l’origine maghrébine, le quartier, l’expérience du racisme et des violences policières, mais aussi de l’interculturalité et d’une intense création artistique. Ce clivage générationnel est perceptible dans les propositions de l’ATMF envers les jeunes, presque toutes axées sur l’identité arabe (voyages au Maghreb cours de langue arabe, etc.). Quant à l’AMF, elle est davantage intéressée par l’évolution politique au Maroc et les deux insurrections, qualifiées d’« événements populaires », de 1981 et 1984 10

Ces deux associations soutiennent les trois marches de 1983, 1984 et 1985, mais n’adoptent qu’entre

1986 et 1990 les revendications de double nationalité et de droit de vote et d’éligibilité des étrangers en France. Entre-temps, leurs militants ont fait leur deuil du retour au pays.

Parallèlement, le mouvement « Beur » a permis d’atténuer les clivages nationaux entre associations de militants politiques (marocains, algériens, sénégalais, etc.), qui se regroupent dans une nouvelle structure, le Conseil des associations immigrées de France (CAIF) de 1984 à 1991. Mais l’idée d’un mouvement social immigré fait long feu. Dans les années 1990, le repli associatif sur l’échelle locale s’accentue. Les effectifs de l’AMF et de l’ATMF déclinent.

Dans ces années 1980, on assiste aussi à la multiplication d’associations dites culturelles, qui regroupent des migrants marocains selon leur espace de résidence en France (quartier, ville).

C’est le cas de l’Association culturelle marocaine du Sillon de Bretagne à Nantes et de l’Association socioculturelle marocaine à Rennes, toutes deux créées en 1983. Il s’agit donc d’un clivage géographique, qui peut revêtir une dimension ethnique lorsque le fonctionnement d’une filière migratoire aboutit à la concentration spatiale, à l’échelle d’un quartier ou d’une ville en France, d’originaires d’un même lieu (village, ville, région) au Maroc.

Cette dimension ethnique est plus forte au sein des associations musulmanes marocaines, créées à l’échelle locale. Dans les Yvelines des années 1980, notamment à Mantes-la Jolie, les amicales marocaines participent activement à la gestion du culte [Kepel, 1987 : 283, 289].

Mais elles entrent en crise dès 1985, après un discours du roi Hassan II condamnant leur manque de démocratie 11. Les associations musulmanes et progressistes (AMF, ATMF) tentent de se rapprocher au moment de la guerre du Golfe (1991), mais sans réel succès.

En 1995, l’Etat marocain prend le contrôle – à distance – de la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) créée en 1985. Le roi, Commandeur des croyants (amîr al mu’minîn) et réputé descendant du prophète (sharîf), va tenter de maintenir l’allégeance nationale et religieuse des migrants marocains à son égard. Il peut compter sur le soutien de l’Etat français, qui accorde une large place à la FNMF au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM). Pour autant, celle-ci peine à contrôler toutes les expressions, locales et transnationales, de la foi musulmane de nombreux migrants marocains.

Les clivages entre associations de migrants marocains sont donc nombreux, qui procèdent d’une fragmentation identitaire et aboutissent à une fragmentation organisationnelle. Je note cependant l’absence, sur mon terrain, d’association de femmes marocaines. Cette situation contraste avec la vivacité des associations de femmes au Maroc.

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers


10 Des exilés politiques fuyant la répression qui s’ensuit créent alors, à Paris, l’Association de défense des droits de l’Homme au Maroc (ASDHOM), qui existe toujours en 2007.
11 Discours prononcé le 21 décembre 1985 à Paris, il aboutit à une non-réforme des amicales en juillet 1986. Depuis, si la Fédération des ATCM existe toujours, aucun bureau local n’a été renouvelé [Charef, 1999 : 294].


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