Mouvement associatif des migrants marocains 
Cette division 6 aboutit, entre 1977 et 1979, à la scission de l’AMF, entre un « bureau national » pro-marocanité du Sahara et une « coordination des sections » qui devient, en 1981, l’Association des travailleurs marocains de France (ATMF). L’AMF « bureau national » regroupe cinq sections (Chevilly-Larue, Nanterre, Paris, Saint-Denis, Sartrouville) et la future ATMF en regroupe six, réputées plus « ouvrières » (Argenteuil, Boulogne Billancourt, Dijon, Gennevilliers, Mantes la Jolie, les Mureaux).

Certes, l’AMF « bureau national » ne devient pas monarchiste. La motion qu’elle vote en 1975 en faveur de la Marche verte est présentée comme étant à la fois « anti-impérialiste » et « anti-réactionnaire » : si, d’un côté, l’AMF défend les « droits légaux du peuple marocain pour son intégrité territoriale », elle dénonce de l’autre l’exploitation du sentiment national par l’Etat marocain, au détriment de « l’unité de classe ».7 En d’autres termes, elle déplore l’instrumentalisation par l’Etat marocain et les amicales de la fragmentation identitaire vécue par chaque travailleur marocain émigré, entre une identité nationale et une identité de classe.

c) La convergence entre la classe et l’ethnicité : les années 1981-1984 Les grèves dans l’industrie automobile, dans lesquelles s’engagent l’ATMF dès 1981, vont faire ressurgir la possibilité d’une convergence entre ces deux identités ouvrière et marocaine.

En 1982, la France compte 144 000 ouvriers marocains. Les restructurations les touchent en premier et vont provoquer une série de grèves. Celles des usines Citroën à Aulnay et de Talbot à Poissy vont être très suivies par les travailleurs marocains, qui y constituent 70 % de la main d’oeuvre. Les revendications portent sur les salaires, les conditions de travail et, surtout, sur la liberté syndicale. Le rôle de l’ATMF dans ces grèves est d’inciter les ouvriers marocains à y entrer et à se syndiquer.

A Citroën Aulnay, où la section CGT est dirigée par un Marocain 8, la grève aboutit à un accord au printemps 1982. Mais l’année 1983 y est ponctuée de menaces : les ouvriers marocains reçoivent dans leurs casiers et à leur domicile des tracts en arabe, tour-à-tour anticommunistes, nationalistes et islamistes, qui critiquent la CGT et la grève passée, interprétée comme une division de la « communauté marocaine », qui peut nuire à son image en France.

Trois associations inconnues signent ces tracts : la Ligue des fondements islamiques sunnites en France, l’Association des Marocains indépendants et l’Association de l’étoile verte, dont les envois sont postés du Maroc. Vingt ans après, l’hypothèse d’une action des amicales demeure la plus crédible 9.

Dans le cas de Talbot Poissy, la grève est plus dure. L’ATMF est la seule organisation à en supporter le coût, après la signature d’un accord entre la CGT et la direction. Le 31 décembre 1983, après 24 jours d’occupation de l’usine et l’échec de la médiation de l’Ambassade du Maroc, les CRS expulsent les grévistes.

Dans ces années 1981-1984, l’ATMF est donc un quasi-syndicat de travailleurs marocains qui revendique la carte de séjour de 10 ans, l’égalité des droits sociaux et l’instauration de droits spécifiques, dont des congés pour les fêtes religieuses et le paiement d’une partie du voyage annuel au Maroc. « Autonomie » et « dignité » sont ses deux mots d’ordre.

L’association articule ces revendications à la lutte contre le régime marocain : « Le soutien de notre peuple doit commencer par la réalisation de nos tâches quotidiennes, liées aux problèmes quotidiens dont souffre notre peuple aussi bien au pays qu’à l’étranger […]. 

Ce soutien commence par notre organisation ici pour la défense de nos droits [qui] servira d’exemple et aura des échos à l’intérieur de notre pays. » [ATMF, 1985 : 30]

L’objectif de l’ATMF est de « compléter la confiance des travailleurs dans la lutte, expliquer la nécessité de se battre en tant que travailleurs et en tant que Marocains conscients et organisés » [ATMF, 1984 : 11]. Ces « grèves marocaines » constituent un tournant dans l'histoire des associations de migrants marocains et de l’immigration tout cours. En effet, elles se déroulent en même temps que la première marche des « Beurs », dont les revendications témoignent d’une volonté de légitimer la présence des familles immigrées en France.

A contrario, parmi les ouvriers marocains, militants ou non à l’ATMF, la perspective du retour demeure, mais ce sont les conditions proposées par l’Etat et le patronat qui sont refusées. On assiste alors à un passage de témoin entre la génération des parents et celle de leurs enfants.

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers

6 Cette division existe aussi au Maroc parmi les militants marxistes-léninistes clandestins, qui se divisent en deux tendances : celle du « 23 mars », pro-marocanité du Sahara, et celle d’Ilal Amam.
7 Al Jalya, n°14, mai-juin 1979, p. 9.
8 Critiqué par l’ATMF pour sa proximité avec le consulat, Akka Ghazi sera élu député au Maroc en 1984.
Lire l’article « Diplomatie ouvrière » paru dans le Le Canard enchaîné du 25 janvier 1984.





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