Mouvement associatif des migrants marocains 
Au-delà de l’exposé synthétique de données historiques, l’enjeu de cette communication est donc de contribuer à dégager un peu plus la recherche sur les associations de migrants du cadre national, voire national-républicain.

Celui-ci reste hostile aux théories de l’ethnicité et à leur articulation avec les théories du nationalisme, alors même que cette articulation permettrait de mieux comprendre les conflits entre différents groupes sociaux, à la fois dans leur rapport à l’Etat français et dans la définition de leurs frontières réciproques [Dieckhoff ; Jaffrelot, 2006 : 102-103]. Un tel renouvellement théorique est déjà entamé, conduit par des notions nouvelles d’« ethnicité républicaine » [Geisser, 1997, 2006] ou de « nationalisme transnational » [Kastoryano, 2006]. Cette réflexion en cours permettrait aussi d’ouvrir des possibilités de comparaison entre les associations de migrants marocains en France et celles qu’ils créent dans des espaces d’installation plus récent, notamment en Espagne et en Italie. 

1. La fragmentation identitaire des associations de migrants marocains en France La périodicisation proposée ici est différente de celle généralement admise dans les travaux sur les associations de migrants, qui se focalisent sur l’espace d’installation et surestiment les effets de la loi du 9 octobre 1981, qui a accordé la liberté d’association aux étrangers. 

Dans l’histoire des associations de migrants marocains en France, il semble ainsi que les dates qui comptent soit l’insurrection du 22 mars 1965, la Marche verte lancée par l’Etat marocain en novembre 1975, l’amnistie politique de juillet 1994 et la succession royale de l’été 1999.

Pour plus de clarté, les cinq phases historiques distinguées ici correspondent chacune à l’une des cinq décennies écoulées depuis l’indépendance du Maroc. Les deux premières décennies ont été dominées par une logique de polarisation, puis de bipolarisation ; les deux suivantes sont caractérisées par la fragmentation ; la dernière, en cours, est celle des recompositions.

a) La polarisation nationaliste et marxiste des années 1960
La polarisation nationaliste des associations de Marocains en France débute en même temps que le nationalisme marocain. Les premières mobilisations relevées sont le fait d’étudiants nationalistes dans le Paris des années 1930. Ils rencontrent les militants algériens de l’Etoile Nord-Africaine (ENA) de Messali Hadj et des militants communistes, qu’ils tentent de rallier à leur cause. A leur retour au Maroc, cette expérience leur est utile au sein du Comité d’action marocaine (1934-1937), premier parti nationaliste marocain [Rollinde, 2002 : 50-56]. 

Il faut ensuite attendre les années 1950 pour que se multiplient les groupes nationalistes à Paris, plus ou moins dépendants du parti marocain de l’Istiqlal : il s’agit du Parti d’unité musulmane du Maroc français, du Parti socialiste marocain, du Parti démocratique des hommes libres et du Parti libéral démocratique [Veglia, 2005 : 59]. Ce militantisme se concentre en trois lieux : le foyer marocain de la rue Serpente (5ème arrondissement), le siège de l’Istiqlal (rue Copernic) et la Mosquée de Paris [Rivet, 1997 : 31, 69].

Parallèlement, jusqu’aux années 1960, les migrants marocains dans leur ensemble sont peu politisés et peu syndiqués, comparés aux migrants tunisiens et surtout algériens. Ils sont par exemple absents des mobilisations françaises contre la politique du Protectorat. 

De même, s’ils sont très nombreux dans le quart Nord-Ouest parisien (Clichy, Gennevilliers, Nanterre,

etc.), ils ne s’y engagent pas dans les sections locales de l’ENA et de la CGT, sinon lors des grèves de 1936 [Carlier, 1985 : 61-64]. Il n’y a donc pas de conjonction entre le nationalisme marocain et le syndicalisme communiste, d’autant que le mouvement ouvrier français se « nationalise » durant l’entre-deux-guerres [Galissot et alii, 1994]. Jusqu’aux années 1960, les liens entre travailleurs marocains et syndicats français sont extrêmement lâches.

L’histoire des associations de migrants marocains à proprement parler ne débute qu’en 1961, avec la création de l’Association des Marocains de France (AMF), fondée par Mehdi Ben Barka. 

Officiellement destinée à « sauvegarder l’amitié traditionnelle entre le peuple français et le peuple marocain » (sous peine d’être interdite par le Ministère de l’intérieur), l’AMF regroupe des exilés politiques qui souhaitent continuer à distance les luttes politiques menées au Maroc. L’AMF est la courroie de transmission de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), qui s’oppose au régime autoritaire mis en place par Hassan II en 1962. Après Mai 1968, les progrès de l’anti-impéralisme et de l’extrême-gauche en France bénéficient à l’AMF, qui marie alors nationalisme de longue distance et marxisme-léninisme, un courant très puissant au Maroc depuis l’insurrection de 1965. Son siège est rue Serpente, à Paris, dans l’ancien foyer étudiant marocain, mais son réseau de sections s’étend dès 1968 à cinq villes de banlieue : Argenteuil, Bondy, Chevilly-Larue, Gennevilliers, Saint-Denis.

b) La bipolarisation entre « progressistes » et « amicalistes » des années 1970 Dans les années 1970, l’AMF participe à l’alphabétisation des migrants à la Bourse du travail de Gennevilliers. Elle y développe ses premiers contacts avec les ouvriers. Parallèlement, une série de grèves pour l’égalité des salaires et des conditions de travail se déroule dans des entreprises comptant une majorité de travailleurs marocains : d’abord en 1971 dans une mine à Bruay (Pas-de-Calais) ; puis dans les usines Pennaroya de Saint-Denis (1971) et de Lyon (1972) ; à l’usine de papier Margoline de Nanterre en 1973 ; enfin, à l’usine automobile Chausson à Gennevilliers en 1975.

C’est dans cette dernière grève que s’engagent pleinement les militants de l’AMF. L’un d’entre eux, Mohamed, se rappelle l’absence de soutien aux grévistes et à l’AMF de la part des communistes français : « Quand il y a eu la grève de Chausson et avec la grande majorité de Marocains, la Mairie avec la CGT et le PC derrière voyaient d’un mauvais oeil l’arrivée des… Ils appelaient les gars les « gauchistes marocains ». C’était, bon… Comment dire ? Les revendications légitimes des travailleurs marocains et de tous les travailleurs ! »

Chausson est aussi la première grève dans laquelle apparaissent les Amicales des travailleurs et des commerçants marocains (ATCM). Celles-ci ont été créées en 1973, sur le modèle algérien, par un Etat marocain désireux de contrer l’influence grandissante de l’AMF et des syndicats (CGT, CFDT) auprès des migrants marocains. Les premières amicales sont implantées dans les usines automobiles du Nord-Ouest parisien, notamment à Boulogne-Billancourt (Renault), Poissy (SIMCA), Gennevilliers (Chausson) et Aulnay (Citröen).

Elles y jouent le rôle d’une « police communautaire », obligeant les migrants à adhérer aux syndicats

maisons et entretenant les hiérarchies sociales traditionnelles [Baroudi, 1978 : 134-136]. Etre amicaliste permet aussi aux migrants de bénéficier de services tels que les tranferts d’argent, via la Banque Chaabi (populaire), l’achat de terres au Maroc ou le renouvellement accéléré du passeport. 

Les directions des usines concernées collaborent avec ces amicales. Ainsi, lors de la grève à Chausson de 1975, l’AMF publie une note de la direction qui désigne le secrétaire général de l’ATCM de Gennevilliers comme « pouvant être un interlocuteur dans les ateliers », avec une liste du « personnel marocain sûr et s’exprimant correctement en français [qui] recoupe largement la liste des membres de la section locale de l’amicale. »4

Cette bipolarisation associative, d’abord en Ile-de-France puis partout, est donc idéologique avec des marxistes-léninistes syndiqués (CGT, CFDT) opposés à des monarchistes soutenus par les consulats et les syndicats patronaux. La liberté de choix des migrants entre ces deux pôles est très relative, tant les logiques ethnico-nationales qu’imposent l’Etat marocain l’emportent sur les logiques de classe. 

Cette bipolarisation s’accentue avec l’arrivée dès 1973 d’étudiants politisés, qui reconstituent en France l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM), interdite au Maroc de 1973 à 1982, et renforcent le pôle « progressiste » de l’AMF.

La logique nationaliste finit par l’emporter sur le marxisme-léninisme au sein de l’AMF elle-même à partir de 1975. C’est l’année où la quasi-totalité de la gauche marocaine, dont l’UNFP, se rallie au régime d’Hassan II à l’occasion de la Marche verte.

Les militants de l’AMF et de l’UNEM se divisent en deux groupes : ceux favorables à la marocanité du Sahara et ceux indifférents ou hostiles, qui mettent l’accent sur la lutte syndicale en France. 

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers

4 Le cas de Chausson-Gennevilliers : la « liaison sociale marocaine » et l’Amicale, 1975, anonyme, 28 p.
5 Déclenchée par le roi Hassan II, le 6 novembre 1975, pour récupérer les « provinces du Sud » (l’ex-Sahara espagnol), la Marche verte est une procession de dizaines de milliers de civils marocains à travers le Sahara, le Coran à la main. Cette conquête pacifique et diplomatique de 250 000 km², sur lesquels la dynastie des Alouites aurait des « droits historiques », est une manifestation de l’unité et de l’unanimité de la nation marocaine derrière le roi.


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