Dans sa rubrique « Dakira », Wakeupinfo.fr éclaire ses lecteurs sur la polarisation et fragmentation identitaires au sein du mouvement associatif des migrants marocains en France (1956-2006). C’est une étude sociologique réalisée par Antoine Dumont Doctorant Migrinter / Université de Poitiers. L’étude est scindée en 10 parties, à lire absolument pour s’informer de la genèse du mouvement associatif de la diaspora marocaine de France depuis 1956 à nos jours. Wakeupinfo.fr

Partie 2
Mouvement associatif des migrants marocains 
Pourtant, mon enquête de terrain (3) me permet d’affirmer qu’il existe environ 300 associations de migrants marocains en France (sans compter celles constituées autour de l’islam). La plus ancienne, l’Association des Marocains en France, a été créée dès 1961 à Paris. De plus, j’ai trouvé des traces de la présence de collectifs nationalistes marocains dès les années 1930.

Depuis, les activités, la composition et la localisation de ces associations se sont diversifiées, à tel point qu’il semble difficile de parler d’un mouvement associatif marocain : les « causes » que défendent ces associations sont aujourd’hui variées et pas exclusivement « marocaines ».

En ce sens, les associations de migrants constituent un objet et une échelle d’étude pertinents, pour comprendre comment les identités collectives se transforment à l’épreuve de la migration.

La sociologie des mouvements sociaux a déjà établi la place centrale prise par la dimension identitaire dans le travail de mobilisation de groupes qui, tels les migrants, se heurtent à une forte stigmatisation [Neveu, 1996 : 84]. De plus, en tant que mobilisations organisées, les associations sont des « lieux de décentrement de la définition des appartenances » [Oriol ; Hily, 1985 : 9].

Ces appartenances sont décentrées par rapport au centre que constituerait le pays d’origine, qui fait correspondre un Etat, un peuple et un territoire. Ce décentrement des appartenances, nous l’appellerons fragmentation identitaire dans les lignes qui suivent.

Cette fragmentation identitaire est un processus ; elle doit donc être étudiée sur le temps long.

Ce processus affecte ici une identité nationale, « l’identité marocaine », qui repose sur l’allégeance au roi, la religion musulmane (de rite malékite) et l’attachement au territoire. En situation migratoire, cette identité n’est pas transposée à l’identique. En effet, les sentiments individuels d’appartenance marocaine se diversifient en fonction de clivages de classe, de génération ou géographique, par exemple. Les associations étudiées ici agrègent ces sentiments individuels (ou ces « marocanités ») selon des dynamiques politiques et spatiales spécifiques.

Ces dynamiques ne sauraient se résumer à l’ethnicité, au sens de Fredrick Barth ; « une forme d’organisation sociale, basée sur une attribution catégorielle qui classe les personnes en fonction de leur origine supposée, et qui se trouve validée dans l’interaction sociale par la mise en oeuvre de signes culturels socialement différenciateurs » [Poutignat ; Streiff-Fenart 1995 : 155]. L’origine dont il est question ici est une origine nationale qui n’est pas supposée.

En outre, on l’a dit, la société française a plutôt tendance à assimiler les migrants marocains aux Maghrébins en général ; l’identité marocaine n’est donc pas une attribution catégorielle de type ethnique en France. Les signes culturels socialement différenciateurs mis en scène par les associations étudiées peuvent donc valider tout autre chose qu’une ethnicité marocaine.

A mon sens, l’ethnicité ne peut être une grille appliquée d’emblée aux mobilisations étudiées ici. Sachant qu’aujourd’hui encore, la majorité des actifs marocains de France sont ouvriers, la question de leurs mobilisations fondées sur une identité de classe mérite tout autant d’attention que celles fondées sur une identité ethnique. C’est en particulier la convergence de ces deux types de mobilisations, même limitée dans le temps et l’espace, qui doit être étudiée.

Antoine Dumont
Doctorant Migrinter (UMR 6588)
Université de Poitiers

Note
3 Cette communication est issue de ma thèse en cours, sous la direction d’Emmanuel Ma Mung et de Catherine Neveu, qui porte sur les reformulations des identités nationales et ethniques au sein des associations de migrants marocains en France (1956-2006). Je m’intéresse aux significations que ces associations accordent au sentiment d’appartenance marocaine (la marocanité) de leurs membres.





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