La formule «avoir l’appétit de vivre dans son pays» est d’usage en Islande («terre de glace» de 100.000 km2 pour moins de 350.000 habitants), au Canada (pays de près de 10 millions de km2 pour 35 millions d’habitants), aux Philippines (100 millions d’habitants sur un archipel de plus de 7100 îles dont juste 2000 habitées et 2400 sans noms encore)… L’expression ne procède ni d’un nationalisme étriqué, ni d’un chauvinisme ou sectarisme mortifères, qui ont le vent en poupe par les temps qui courent.

L’expression traduit, en toute simplicité, la joie de vivre d’une personne humaine, appartenant à une collectivité distincte sur un territoire parmi les territoires découpés sur le globe terrestre par l’espèce humaine arrivée au stade de l’«Homo Politicus» féru d’organisation de son espèce si rétive, à l’origine, du temps des cavernes, au «vivre ensemble» et davantage au partage pacifique des reliefs, des ressources et des croyances.

«Imagination is bigger than reality» (l’imagination est plus grande/plus forte que la réalité), me disait un vieux chef de troupe du théâtre séculier Kathakali au Sud de l’Inde, dans la province du Kerala (près de 35 millions d’habitants, avec un taux d’alphabétisation de près de 95%). L’homo sapiens («l’Homme savant», en latin) a imaginé des carcans, des frontières, des cartes, des bornes, des barrières, des barbelés, pour vivre en «sous-espèces» : sous-espèce occidentale, sous-espèce nord-américaine, sous-espèce ghanéenne, sous-espèce tibétaine, sous-espèce brésilienne… sous espèce algérienne, sous-espèce marocaine…

Force est de constater que tantôt nous faisons preuve de jubilation à l’extrême d’être une sous-espèce à part, pensons-nous (la fameuse «spécificité marocaine»), tantôt nous laissons libre cours, individuellement (le plus souvent) ou en foule, à un sentiment ou plutôt un ressentiment maudissant notre sort d’être «Marocains», d’être «enchainés» à ce «Morocco», comme territoire, comme société humaine, comme langues, comme traditions et coutumes, comme projet politique, comme «contrat social», etc. Comme si l’appétit d’appartenir à ce pays et d’y vivre nous manquait… Même quand on encense ces «contrées marocaines», souvent cela sonne quelque peu faux, à l’exemple de «dites l’année est bonne !» devant la «caméra allumée» (traduisez en marocain, le vôtre !). Sentiment quasi pathologique que ce goût d’autosatisfaction, de chanter les louanges d’une spécificité voulue immuable et invincible en même temps qu’une propension à médire de son pays, à en annoncer des tares ataviques irréversibles, des faiblesses et dysfonctionnements congénitaux… Voire l’implosion programmée…

Tantôt nous avons le goût et l’appétit de vivre dans ce pays pour ses montagnes enneigées, à quelques lieues du grand bleu du rugissant Atlantique, pour les dunes féeriquement dansantes de son désert biblique, pour ses fleuves, sources et rivières résistants depuis des siècles et des siècles à la soif insatiable et anarchique des hommes et des bêtes, pour ses forêts et maquis mêlant des espèces corses ou tropicales à des espèces libanaises ou bavaroises… Pour sa sève humaine, hommes et femmes, synthèse unique au monde entre wisigoths, grecs, romains, phéniciens, portugais, espagnols, andalous, yéménites et nombre de peuples de l’ancien grand empire du Soudan, algériens, tunisiens et autres plus lointains (même des hordes vikings paraît-il !)… Le tout pétri dans un substrat millénaire d’autochtones, peuples amazighs mêlés, en temps de paix comme en temps de guerre, aux troupes des pharaons qui ont tenté, en vain (comme les Ottomans bien plus tard) de s’étendre jusqu’à notre «mer des obscurités» qui arrêta net la cavalcade conquérante d’Oqba Ibou Nafiï…

On peut avoir de l’appétit de vivre parmi les filles et fils de ce territoire bercé et irrigué, à chaque fois pendant des siècles, par la parole monothéiste des prophètes Moise, Jésus et Mohammed…

On peut avoir de l’appétit de vivre ici, en égrenant le chapelet des langues et dialectes qui enrichissent notre intelligence et notre imaginaire… En butinant les divers et variés mets, ingrédients et compositions de notre savoir culinaire millénaire, en caressant du regard ou des doigts nos monuments de terre ocre ou de marbre immaculé, en se perdant volontairement dans les onctuosités, les creux, les lignes, les courbes, les calligraphies, les stucs, les motifs et arabesques en zallij… En donnant libre cours à notre agilité intellectuelle pour passer d’une culture à une autre, d’une langue à une autre, d’un calendrier à un autre… En jouissant de la totale liberté de circuler d’une région à une autre, d’une croyance à son contraire, d’un milieu social à un autre, de se choisir un costume traditionnel le matin et un contemporain le soir… De s’adonner, avec entrain, à une incroyable mosaïque de chants, de musiques, de danses, de genres de spectacles et d’arts de rue… De faire un va et vient, en une seule journée, entre deux continents, séparés par un «bras de mer» (15 km), mais ô combien différents sur tous les registres physiques, humains, culturels et civilisationnels..!
«Seigneurs déchus»
Cependant, on peut perdre totalement l’appétit d’embrasser ce pays et d’y vivre, en assistant, parmi nous toutes et tous, à notre génie local, indécrottable, de générer un incivisme larvé, partout et tout le temps : resquiller dans les files d’attente, brûler stops et feux rouges, couper en règle les espaces publics comme les verts au profit de la rapine des uns et les pouvoirs des autres, arborer systématiquement une mine agressive et soupçonneuse à l’adresse du passant, du voisin, du client, au lieu d’un regard avenant ou un sourire minima qui ne coûtent rien et qui sont de mise ailleurs comme par instinct collectif et individuel… En faisant croire, par un discours laudateur et hypocrite, à quiconque enfourche un roseau qu’on l’envie pour son «cheval pur sang» (traduisez en marocain, le vôtre !), en distillant soupçons et suspicions autour de tout performant, de tout travailleur honnête, de tout projet ambitieux, qu’il soit individuel ou collectif, en empaquetant vivante notre gent féminine dans des linceuls, la lâchant parmi nous en des sacs sombres ficelés pour cacher de nos regards juste le «trou» par lequel nous nous reproduisons sans intelligente retenue… En désorganisant quasi intentionnellement la saignée de nos savoirs, de nos apprentissages, de nos écoles, universités ou «minbars» (chaires), pour que règnent en maîtres parmi nous (qui sommes descendants d’exégètes d’hier et d’avant-hier) que les illettrés, rois-borgnes qui visent à régner, par le glaive et l’ignorance, sur les analphabètes comme sur les savants, dans les savoirs de la vie, comme dans le savoir de la foi… Résurgence de l’ère de la «Jahilia» ante et anti-Islam d’il y a quatorze siècles !

On peut perdre le goût de ce pays, en assistant au dévoiement des codes et rites qui nous ont fait vivre ensemble, plus en paix qu’en guerre pendant des siècles, au détournement des causes humaines et les droits humains et libertés qu’elles requièrent au profit d’une poignée de «Rastignac» factices et sans épaisseur, quémandant subsides, honneurs, satisfécits et visibilité, aux portillons de chancelleries et officines étrangères comme le faisaient certains de nos indignes disparus à l’aube du régime du protectorat à Tanger, Casa, Rabat, Marrakech… L’appétit de vivre dans ce pays peut vous manquer à coup sûr quand ces réalités et d’autres, de tous nos jours vécus ensemble, vous révèlent en bout de ligne que nous sommes, en vérité, un peuple de seigneurs déchus qui refusons, individuellement et collectivement, d’admettre que nous ne sommes plus des seigneurs, jouissant de la vie dans un empire séculier, presque coupé du reste du monde. Des seigneurs habitués quasi naturellement, depuis des siècles, au régime de l’arbitraire et des privilèges égoïstes. Nous voulons retrouver ce passé lors duquel quiconque parmi nous, et surtout les «bien nés» et les «bien pourvus» ou «bien vus» (bien médiatisés dirions-nous aujourd’hui), usent d’arrogance, de postures hautaines, d’usurpations de qualités et de biens, de mérites et honneurs achetés ou détournés, pour pouvoir se prémunir, calculent-ils, contre les foudres de l’arbitraire qui peuvent s’abattre sur vous sans appel… sur votre rang social, votre fortune, votre vie même ! C’est notre «livre des ruses» ou notre manuel collectif de «fourberie»… Un «savoir de la vie» en ces contrées qui, de fait, nous préserve de l’inacceptable mutation du «seigneur» vers le statut de Citoyen justiciable, simple membre ordinaire d’une collectivité régie, dans la stricte égalité, par le droit et le devoir.

Entrevoir un tel avenir, celui de devenir simple citoyen égal aux autres, égal au voisin, quelle déchéance ! De quoi vous couper, effectivement, l’appétit de vivre dans ce pays… de «seigneurs» qui, forcément, travaillent peu et ergotent trop ! Que faire alors pour vous donner, pour nous donner un appétit qui soit à la mesure de ce pays, ou davantage d’appétit pour ceux qui en ont un faible ? Quel gigantesque ouvrage et dur labeur nous restent encore à accomplir en ce pays et sur nous-mêmes pour espérer réussir une telle mutation vers une citoyenneté de dignité pour toutes et tous !

Jamal Eddine Naji
2014



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