Le sociologue Edgar Morin, directeur émérite au CNRS, docteur honoris causa de nombreuses universités, est un des rares penseurs français à avoir un rayonnement international, tant en Amérique qu'en Asie.

A l'ESSEC Paris ont été constitués le comité scientifique de la chaire Edgar Morin de la complexité et une association pour la pensée complexe co-présidée par sa compagne Sabah Abouessalam, sociologue de l'urbain.

Et c'est à ce titre qu'il est invité au colloque "villes durables" organisé au Sénat avec des maires d'Amérique latine en première ligne du combat urbain.
Car Edgar Morin s'intéresse au réel, à sa complexité, à l'urbain.
Il influence encore (il a plus de 90 ans) de nombreux décideurs de politiques urbaines, en prenant en compte le développement intégral des villes, les nouvelles technologies au service de la gestion urbaine, les enjeux environnementaux d'une urbanisation durable.

L'urbanisme responsable, l'efficacité énergétique, la préservation de la biodiversité, la citoyenneté participative, la croissance démographique, la ségrégation socio-spatiale, sont encore plus que par le passé, à l'ordre du jour.

Morin énonce l'évidence : "la ville" a toujours été "créatrice d'histoire" et l'homme a toujours été "créateur de villes créatrices".

Mais ce qui fait l'originalité de notre 21ème Siècle c'est que "pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la majorité de la population mondiale vit dans les villes", dans les mégapoles de la mondialisation. En 1800 les citadins étaient 2% de la population, en 1950 30%, en 2007 50%, et en 2050 on atteindra le chiffre de 65%.

Il y a donc un "défi intellectuel concret" à relever pour l'humanité, "toutes les disciplines étant convoquées".

La pollution, l'urbanistique, la production des déchets, "la relégation dans les ghettos urbains" avec son lot de "conflits et de souffrances" sont de plus en plus prégnants. Il est urgent d'agir.

Dans le temps il y avait "des pauvretés dignes", celles des paysans, aujourd'hui c'est "la pauvreté indigne du bidonville".

Se mêlent en 2014 "l'anonymat des villes, le stress des rythmes accélérés,le fast food par opposition du slow food, l'extension extrême des villes (le tissu urbain Tokyo-Osaka ce sont des centaines de km)".

"L'esthétique des villes est à conserver". La crise urbaine doit donner naissance à une "invention urbaine" pour améliorer la vie quotidienne, dans les éco-quartiers par exemple.

Les campagnes se désertifient, l'agriculture s'industrialise, au même moment où les jeunes agriculteurs inventent "une agriculture agro-écologique", où les retraités s'installent dans les villages, où "le télétravail décongestionne la ville".

"Au sud la croissance urbaine a été multipliée par 2 en 30 ans. 1 milliard de personnes vivent en bidonvilles, 1 milliard sont sans eau potable, la moitié des habitants vit dans le secteur informel".

Souvent il y a une absence totale de contrôle, aucune hiérarchisation des priorités du développement. La planification que l'on a connu dans le passé dans "la rigidité soviétique" ou dans la souplesse en France par "une stratégie avec des modifications du chemin tracé", doit trouver "une voie nouvelle pour favoriser l'intégration et non la désintégration des villes gigantesques sans loi".

La solution pour Morin : comprendre que la ville est "dans une communauté, une nation". C'est en effet "la solidarité avec les autres qui empêche la délinquance qui se développe avec l'anonymat". "La jeunesse déjetée rejette ceux qui la rejettent".

Une nouvelle politique de la ville et de la campagne s'impose pour "une revitalisation et une rehumanisation". "La ville nouvelle" doit donc "retrouver la rue" (avec les rues piétonnes). La disparition des commerces de proximité est une catastrophe. Car "nous avons besoin de convivialisme, de reconnaissance".

"Les architectes, les urbanistes, les promoteurs, les élus, l'état, les artistes, les sociologues, la population" doivent travailler ensemble. Ce n'est pas pour rien que l'écrivain Patrick Chamoiseau a été sollicité pour "la recréation de la ville" à Saint Pierre en Martinique. Ce n'est pas pour rien que "la démocratie participative urbaine type Porto Alegre" est sollicitée, alors que souvent "les femmes, les vieux, les jeunes ne participent pas" aux discussions locales. Le tirage au sort pour créer des comités de réflexion peut s'avérer efficient.

"La nouvelle gouvernance urbaine" avant tout

Il est vrai que la lutte contre la pauvreté urbaine, contre le chômage ne dépend pas uniquement de la ville. "La ville ne peut résoudre tous les problèmes". L'état a son importance, en édictant de bonnes lois, en prenant les bonnes décisions.

L'état peut faire mal : prenons l'exemple du Maroc où, à la place des bidonvilles on a créé des immeubles standardisés, d'où la résistance de la population car l'anonymat, l'absence de solidarité étaient alors criants. "Un bidonville peut être l'avenir de la ville", s'il y a adduction d'eau, services sanitaires, postes de secours, et amélioration de l'habitat. De par le monde il y a actuellement des "bidonvilles créatifs", avec la débrouillardise, l'habileté des habitants qui peuvent être utilisées (pour la création de nouveaux matériaux, les réparations en tous domaines). Et l'autorité des anciens permet même de lutter contre les mafias locales.

Ainsi si le défi de la complexité de la ville est relevé par les politiques nationales et internationales, on peut "penser la ville pour aller vers l'humanisation".

Si "la ville est riche de menaces" elle est aussi "riche de promesses".

Chaque fois qu'il y a crise "le défi de la pensée suscite l'imagination". La réforme de la pensée, de la volonté entraine enfin "la régénération de la politique"... qui en a bien besoin

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