Au-delà de la mode et du débat sémantique enclenché autour de l’appellation d’origine contrôlée MRE, il est sans doute utile de mener une réflexion dépolitisée sur la nécessité d’une politique migratoire qui identifie les spécificités afin de s’enrichir par l’inclusion au lieu de s’appauvrir par l’exclusion.

Il est établi que le Maroc est entré désormais dans une nouvelle configuration migratoire : il n’est plus seulement pourvoyeur de migrants, il accueille également sur son sol des populations immigrées. La crise économique européenne en particulier et le retour du Maroc sur la scène africaine ont en effet induit et accéléré un phénomène migratoire nouveau : les Subsahariens, les Espagnols mais aussi les Français, entre autres, sont de plus en plus nombreux à choisir le Maroc pour y travailler ou s’y installer pour la retraite. Dans le même temps, l’émigration marocaine multiforme se poursuit partout dans le monde. Ainsi, les flux migratoires sont rattrapés à leur tour par la mondialisation.

Dans ce contexte migratoire mondialisé, il est intéressant de réfléchir plus particulièrement sur les référents auxquels renvoient ces différentes appellations : MRE, Communauté transnationale, Diaspora marocaine.

Il est vrai que l’émigration des années 70 était économique. Les trente glorieuses qui ont caractérisé la croissance économique de cette période en Europe au lendemain de la Seconde guerre mondiale, ont créé un gigantesque besoin de main d’œuvre. Le Maroc y a contribué pour sa part. Depuis, les populations se sont installées, encouragées en France notamment par la politique giscardienne du regroupement familial.

A partir des années 80, l’émigration commence à changer de nature : ce sont davantage des étudiants qui quittent le Maroc pour poursuivre leurs études à l’étranger ou des intellectuels (chercheurs, artistes, médecins, ingénieurs …) qui cherchent de meilleures conditions de travail et de vie. Beaucoup se fixeront définitivement dans les pays d’accueil pour y fonder leur foyer. Cependant, si pour la migration économique qui se poursuit, le mythe du retour définitif au pays d’origine reste vivace, mais faiblit de plus en plus, pour celle qui commence dans les années 80, ce retour n’est tout simplement plus envisageable, ou alors sous la forme d’un pèlerinage familial, estival ou d’affaires. La vie de cette deuxième vague de migrants est en effet désormais dans le pays d’accueil. Leurs enfants, mais aussi ceux de la migration économique, sont nés dans ces pays, ils y ont grandi et fréquenté les écoles républicaines et citoyennes, y ont appris des valeurs démocratiques universelles. Ils sont devenus des citoyens.

Du coup, si on peut appeler leurs parents des émigrés, eux ne le sont pas. Eux, ce sont les enfants de la deuxième génération et suivantes. Ce sont des citoyens français, allemands, hollandais, belges, américains, canadiens, australiens … De même, les Marocains qui ont acquis la nationalité des pays d’accueil et qui se sont intégrés dans ces pays ne peuvent plus être considérés comme des immigrés : ils sont devenus aussi des citoyens de leur pays d’accueil. On les appelle les « bi-nationaux » : Marocains et Français, ou Marocains et Belges …

La dénomination MRE, pratique et commode, ne fait pas dans la nuance : tout ce monde reste Marocain Résidant à l’Etranger. Ce qui, du point de vue sémantique, n’est pas faux : tous les bi-nationaux demeurent en effet des MRE. Sauf que tous les MRE ne sont pas des émigrés. Si les bi-nationaux sont certes, d’anciens migrants économiques ou intellectuels, leurs enfants ne le sont pas, même lorsqu’ils prennent la nationalité marocaine. Du Maroc ils n’ont que l’image des lamentables programmes de certaines télévisions, celle des vacances estivales, ce que leurs parents leur ont transmis à la maison, ou ce qu’ils apprennent très sommairement dans les centres dits culturels qui sont le plus souvent des mosquées. Ce qui est plutôt maigre par rapport aux expériences du vécu quotidien marocain. Ils ne sont donc pas des MRE au sens convenu du terme, c’est-à-dire des émigrés, sens que nous venons de récuser.

Aujourd’hui la mode semble privilégier une autre appellation pour désigner les MRE : « Communauté transnationale »². Or si l’expression (le signifiant) change, le référent (le signifié) reste identique. Cette nouvelle dénomination ne fait pas non plus dans le détail : émigrés, enfants des émigrés, bi-nationaux, tous feraient partie de la Communauté transnationale. On botte ainsi une deuxième fois en touche la pluralité et la spécificité des 10% de Marocains établis à l’extérieur du Maroc.

Il reste la dernière notion qui nous semble la plus intéressante : la Diaspora marocaine³. Cette notion est pertinente dans la mesure où elle implique un ensemble de facteurs communautaires supplémentaires qui construisent une autre identité, différente mais complémentaire de celles du pays d’accueil et du pays d’origine. Peu importe la cause du départ du pays d’origine : en quoi en effet l’absence de l’origine traumatisante ou l’évènement fondateur de la notion de Diaspora change-t-elle la réalité de cette troisième identité construite entre et avec celles du pays d’accueil et d’origine ? En quoi la « migration de travail » est-elle moins noble que la « référence au traumatisme » ? Le fait de fuir la misère n’est-il pas en soi-même traumatisant et justifiant l’exil ? Les arguments avancés par les opposants à la Diaspora marocaine sont capricieux et ne respectent tout simplement pas l’égalité des êtres humains devant la souffrance.

Mais nous dit-on, pour mériter ce label de Diaspora si chouchouté et sacralisé, il faut une prise de conscience de cette identité diasporique. C’est qu’on ne lit que ce qu’on veut bien lire. C’est qu’on ne publie que les articles clientélistes ou qui caressent dans le sens du poil. La censure qui s’exerce dans certains sites censés représenter les MRE à propos des articles revendiquant cette identité diasporique ou qui dénoncent l’opportunisme, la désinformation et les privilèges scandaleux, cette censure refuse obstinément la voix de la Diaspora marocaine et ses arguments. Même sur les plateaux de télévision elle est étouffée. Un seul exemple : l’émission consacrée récemment à la représentativité politique des MRE. Comme illustration de la pensée unique on ne peut trouver mieux. Aucun invité parmi ceux censés représenter les MRE ne reflète le point de vue diasporique, et n’a été capable d’apporter la contradiction. Plus que pathétique : c’est honteux. Honteux d’inviter des personnes incapables de s’asseoir dignement et d’aligner cinq mots sans tomber dans le ridicule en mélangeant le français, l’arabe et la « darija » : un comble quand on veut se faire comprendre par les téléspectateurs alors qu’on n’arrive même pas à se comprendre soi-même. Honteux de vendre ainsi à l’opinion une fausse image des MRE.

La Diaspora marocaine existe, elle a du recul, des compétences, elle est formée à l’occidentale, et elle est consciente de son identité diasporique. Celle-ci compose avec au moins deux identités dont elle s’enrichit : celle du pays d’origine et celle du pays d’accueil. Les binationaux ne sont plus tout à fait ces Marocains qui ont quitté le pays il y a des années. On ne peut pas effacer d’un coup d’éponge magique des années de vie dans les pays d’accueil. Le temps passé dans ces pays les a aussi marqué, sinon plus, du moins autant que leur vie dans le pays d’origine. Mais on ne peut pas non plus les considérer comme l’image parfaite des citoyens d’origine des pays d’accueil. Ils ont en effet en plus la culture de leur propre pays d’origine. Les binationaux et les enfants des générations suivantes sont culturellement plus riches que les ressortissants des pays d’origine et d’accueil. Cette richesse culturelle est la quintessence de l’intelligence diasporique et le pilier de son identité exceptionnelle que nous revendiquons et qu’on ne doit pas dissoudre dans l’identité marocaine ou celle du pays d’accueil. L’identité diasporique, aimant et respectant les deux comme un enfant bien éduqué aime et respecte ses parents, est culturellement au-dessus. Comme un enfant est le meilleur des deux parents, l’identité diasporique prend le meilleur des deux identités. Le pire c’est de le nier.
¹ Marocains Résidant à l’Etranger
² Rica Kastoryano, « Immigration, communautés transnationales et citoyenneté », in Revue Internationale des sciences sociales, n°165, 2000, p. 353-359.
³ Revue « hommes & migrations » n°1303, p. 14, 15.


Abdellatif Chamsdine
Diplômé de l’Université Paris7 Jussieu
Chroniqueur-Enseignant engagé dans la recherche sur l’Education et la Diaspora marocaine. Président Fondateur de l’Association Franco-Marocaine des 2 Rives (AFM2R)

 

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