Il y a peu, j’ai relayé dans les réseaux sociaux, cette réflexion pertinente d’un sociologue irakien des années 60 [Ali Al Wardi].

En l’occurrence, ce penseur affirmait que « si l’on demandait aux Arabes de choisir entre un Etat laïc et un Etat religieux, ils choisiraient [à coups sûrs] un Etat religieux, pour [aussitôt se hâter] d’aller vivre dans un Etat laïc ».
Evidemment, une telle sentence ne peut manquer d’attirer l’attention. Et le relai se poursuit. Cependant, et sans que je m’y attende, un vieil ami m’a posé cette question : « oui mais pourquoi ? ».

Or cette question est en soi une nouveauté. D’habitude, ce genre de formules vont de soi : que l’on soit pour ou que l’on soit contre, point n’est jamais nécessaire d’argumenter. Et cette fois-ci aussi, cela devait aller de soi, du moins au vu des nombreux (et parfois même joyeux) acquiescements qui accompagnent son cheminement à travers la toile d’internet.

La question de cet ami me heurte et m’oblige à lui répondre, car c’est moi qui ai pris l’initiative de traduire en français l’humiliant constat. Tant que c’était entre Arabes, il n’y avait rien de grave : les Arabes savent se faire mal, mais à la condition que cela reste entre soi, entre Arabes.

Mais maintenant que la blessure est donnée en pâture au monde entier, il faut bien tenter de la soigner, si tant est qu’il est possible de soigner ce qui s’incruste au fin fond du mental arabe…

Je me contente donc, dans un premier temps, afin d’honorer dans l’urgence ma promesse, de livrer ces quelques sentiments en vrac. Mais il y a là, à mon sens, l’essentiel des points et des pistes de réflexion qui méritent d’être approfondis, et sur lesquels je reviendrai une autre fois.


1 - En général, qu’il soit tolérant ou sectaire, modéré ou radical, shiite ou sunnite, ou de quelque autre rite, l’homme musulman estime avec une entière sincérité que la religion musulmane est la plus haute distinction que Dieu ait offerte aux hommes. Il a la non moins sincère conviction qu’aucune autre religion (ni aucune autre morale) ne peut apporter la justice et la fraternité entre les hommes, en d’autres termes ne peut créer les conditions pour une vie individuelle et communautaire idéale.

2 - Le musulman pense que la société idéale pourrait advenir sur terre, à la seule condition que l’humanité entière se convertisse à l’Islam. Observez d’ailleurs comme on sait célébrer, entre musulmans, la moindre conversion à l’Islam de gens d’Europe et d’Amérique, quand bien même il n’échappe à personne que nombre de convertis ne font que semblant de l’être dans l’unique but de contenter la famille de leurs fiancées musulmanes. Et il est inutile de demander à un musulman ce qu’il pense des musulmans qui se convertissent au christianisme par exemple (et il semble qu’il y en ait de plus en plus au Maghreb même), il vous dira a minima que c’est un acte non-avenu, sinon que l’apostat mérite d’être mis à mort, sans jamais préciser par quelle juridiction, laissant ainsi la porte ouverte à tous les abus.

3 – Aussi, lorsqu’un musulman rencontre pour la première fois une société développée, telle que le sont les sociétés européennes, il ne peut pas se résoudre à l’idée que ces sociétés n’ont pas eu besoin de l’Islam pour établir l’état de droit, la démocratie, la justice, l’instruction généralisée.

Un célèbre théologien musulman de la fin du 19è siècle avait dit la même chose : « dans le monde musulman, il y a des musulmans mais pas l’Islam, dans le monde chrétien, il y a l’Islam mais pas de musulmans ». Comme si les valeurs morales n’étaient inscrites dans nul autre écrit que le Coran, et comme si les Européens devaient, en quelque sorte, connaître par cœur et inconsciemment les préceptes de la religion musulmane, pour les pratiquer à la perfection…

4 – Evidemment il y a un véritable écueil : s’il devait leur arriver de ne pas penser ainsi, les musulmans seraient alors forcés d’admettre qu’il y a d’autres voies possibles que les hommes pourraient emprunter pour aller vers une meilleure justice entre les hommes. Et la religion musulmane n’en apparaitrait alors que comme une voie parmi tant d’autres, et non la voie la seule…

5 - Si tel était le cas, les conséquences seraient bouleversantes pour les musulmans. Entre autres, ceci : pour bannir la corruption et l’arbitraire qui gangrènent les sociétés musulmanes, pour établir la paix, la sécurité et l’égalité de tous devant la justice, les hommes ne devraient compter dorénavant que sur eux-mêmes, et rien que sur eux-mêmes.

Bien sûr, la religion ne va pas disparaître pour autant, et il faudra bien s’en inspirer à plus d’un titre. Mais l’essentiel serait ailleurs : les hommes devront apprendre à faire confiance à leur seule intelligence et à leur seul entendement.

C’est ce qu’on pourrait appeler une société laïque, où les lois, quel que soit leur fondement, religieux ou pas, ne devront passer que par le tamis de la raison humaine, la raison des hommes.

6 – L’homme musulman s’imagine, en se faisant à soi-même terriblement peur, que sans la référence unique et exclusive à l’Islam, les sociétés musulmanes en seraient réduites à une meute de loups. Il pense que la corruption, l’arbitraire et la violence ne feraient que redoubler d’intensité, et que les voraces seraient plus voraces et les faibles plus écrasés encore.

L’homme musulman pense que sa vie serait forcément dans un pire état, puisque la loi d’Allah ne serait plus là pour contenir la loi de la jungle. C’est que l’homme musulman sait combien c’est déjà l’enfer en pays musulman, c’est déjà l’enfer alors même que l’Islam est établie solidement en tant religion exclusive des Etats musulmans.

7 – On le voit bien : l’homme musulman est prisonnier d’un tunnel dont il ne voit pas l’issue.

- Ou bien il devra continuer à se cramponner à la religion comme source unique pour légiférer et administrer des sociétés de plus en plus complexes, et dans ce cas il ne manquera pas de s’exposer à des radicalisations inévitables et surtout sans fond. Il y en aura toujours pour appeler à la restauration de la société musulmane première, tout en omettant de dire que la violence régnait aussi en ce temps-là : c’était devenu très vite une société déchirée par des luttes acharnées et impitoyables pour se hisser au pouvoir : la preuve en est que trois des quatre premiers Califes avaient tous connus une mort violente, non pas par la main de quelque non musulman, mais par la main d’authentiques musulmans, si l’on ose dire les choses ainsi.

- Ou bien l’homme musulman devra essayer de construire une société moderne dont la condition première est, à n’en pas douter, des plus ardues : la confiance que l’homme doit avoir en l’homme.

En conclusion, l’on sait, de triste notoriété, que l’homme musulman manque terriblement de confiance en l’homme musulman… Cela dure depuis plus de quatorze siècles !

Quel triste dilemme !

Mustapha Kharmoudi






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