La cherté de la vie est de plus en plus préoccupante. Tout augmente : le prix du carburant, des produits alimentaires, les frais de scolarité… et les Marocains n’en peuvent plus.

La hausse des prix qui a eu lieu pendant ces dernières années a affecté considérablement le pouvoir d’achat des citoyens. Résultat : il existe aujourd’hui un véritable déséquilibre entre le pouvoir d’achat et le coût de la vie. Ça se resserre chaque jour un peu plus et la population n’arrive plus à supporter, en particulier les personnes qui gagnent des petits salaires.

Abdellatif, 51 ans, travaille en tant que coursier dans une petite entreprise à Casablanca. Après sept ans de travail dans cette société, il gagne aujourd’hui un salaire de 3 000 DH. Cette modeste somme doit lui suffire pour vivre avec sa famille composée de sa femme et ses deux enfants âgés de 12 et 14 ans. «J’arrive à peine à faire vivre ma famille dignement avec mon petit salaire.

C’est très difficile de gérer tant de dépenses surtout lorsqu’on habite dans une grande ville comme Casablanca où tout est cher», confie-t-il tristement. «Même avant de recevoir mon salaire, je sais très bien comment il va être dépensé. Je débourse 1 200 DH pour le loyer (deux chambres et une cuisine dans un quartier populaire, la salle de bain est commune avec les voisins), environ 300 DH pour l’eau et l’électricité, entre 400 et 500 DH pour le transport de mes enfants et moi-même. Et les 1 000 DH qui restent sont réservés à la nourriture et aux dépenses quotidiennes. Ce que je redoute le plus c’est les imprévus ; quand l’un des enfants tombe malade ou que quelqu’un de nos connaissances nous invite et qu’il faut acheter un cadeau…», poursuit Abdellatif.

Vivre avec un petit salaire est encore plus difficile lorsqu’il s’agit d’une femme divorcée, c’est le cas de Farida, 28 ans, qui se sent victime de tout le monde. Cette jeune femme a été chassée du foyer conjugal avec son enfant asthmatique, après que son mari a décidé de mettre fin à leur union.

Depuis, elle est livrée à elle-même, puisque même sa famille n’a pas voulu d’elle après son divorce. Heureusement qu’elle a un boulot. Elle travaille comme secrétaire chez une notaire à Kénitra et elle gagne 2 500 DH par mois. «Je n’arrive toujours pas à réaliser ni à comprendre ce qui m’est arrivé. Je vis dans un cauchemar d'où personne ne cherche à me tirer. Avec mon salaire de 2 500 DH, j’arrive difficilement à boucler mes fins de mois. Presque la moitié de mon salaire, ce qui équivaut à 1 100 DH est destiné à payer le loyer, entre 600 et 700 DH sont réservés aux factures d’eau, d’électricité et le transport et le reste sert à couvrir les besoins quotidiens. Souvent, je suis obligée d’accepter l’aide des bienfaiteurs qui me refilent un peu d'argent de temps à autre pour survivre. Heureusement aussi que ma fille asthmatique, est soignée gratuitement chez un spécialiste à Rabat», témoigne Farida qui n'a pu réprimer ses sanglots.

Pour sa part, Othmane, 25 ans, qui travaille dans un fast food s’en sort bien avec son salaire de 2 000 DH, tant qu’il n’a aucune responsabilité. «Je vis toujours avec mes parents donc je n’ai pas de soucis au niveau du logement ou de la nourriture. Les 2 000 DH que je gagne dans mon petit boulot me suffisent pour le moment. Mais même si j’essaye de faire des économies je ne pourrais jamais me marier à ce rythme. Il faudra absolument que je trouve un autre travail et que je gagne plus d’argent pour pouvoir fonder une famille», affirme Othmane. 

Avis du spécialiste Mohssine Benzakour, psychosociologue
«La frustration du manque d’argent et le fait de se comparer aux autres créent des problèmes»

Est-ce que le manque d'argent peut créer des problèmes dans le couple ou avec les enfants ?
L’influence de l’argent est une douloureuse maladie contagieuse, transmise par la société et dont les signes sont un sentiment de remplissage, de dette, d’anxiété et de dégoût résultant de l'idéologie du «toujours-plus». Or, il est souvent dénié, considéré comme un mot creux à la mode, créé pour exprimer notre dédain culturel pour le consumérisme. Bien que souvent utilisé pour plaisanter, ce terme recouvre pourtant peut-être plus de vérité que beaucoup ne voudraient le penser.

La forme la plus directe de la relation de l’homme à l’argent est celle qui s’exprime comme moyen d’assurer sa propre subsistance, et il existe de ce point de vue une différence essentielle entre celui qui peut s’offrir le luxe de laisser l’argent dormir au fond de sa poche ou dans son portefeuille, et celui qui en a toujours un usage immédiat. Si ce dernier a du mal à assurer sa subsistance, s’il n’a pas assez d’argent, autrement dit s’il est pauvre, cette relation prime et élimine toutes les autres : tous les autres rapports à l’argent constituent pour lui un horizon inaccessible. 

Par conséquent, c’est sa distribution inégale entre ceux qui en ont trop et ceux qui n’en ont pas assez qui fait apparaitre une fonction seconde de l’argent : celle de réserve de valeur. Dans notre quête du succès (car, après tout, qui ne voudrait pas réussir ?), on a tendance à chercher l’argent et le pouvoir, ce qui peut interférer avec ce qui compte vraiment : le bonheur et l’amour. Notre relation à l’argent, notre statut de richesse sont surdéterminés par nos héritages économiques, religieux, familiaux (projets parentaux), sociaux. Certains événements de notre vie, notre personnalité, nos désirs, nos rêves, nos conflits psychiques, nos contradictions et notre système de valeurs. 

L’argent est source de souffrance pour beaucoup de personnes : sentiment de culpabilité, frustration liée à des désirs ou des besoins qu’on ne peut satisfaire, honte de manquer d’argent, peur de se faire voler, peur de dépenser trop et de devenir surendetté, souffrance de ne pas oser dépenser suffisamment, et ainsi de rater sa vie, etc. Et pour répondre à votre question, le manque et la pauvreté ne nuisent pas à la relation, car manquer de ressources crée une plus grande intelligence émotionnelle, les classes défavorisées ont tendance à manifester plus d’empathie, et les classes supérieures, moins. En un seul mot, il n’existe pas de corrélation directe entre revenus et bonheur. Par contre la frustration du manque et le fait de se comparer aux autres, c’est ce qui crée les problèmes.

Notre société est une société de consommation par excellence, d'après vous comment cela est-il vécu par les personnes qui gagnent des salaires modestes et qui ne peuvent pas se permettre de nombreuses choses ?
Passant d'une logique de besoin à une logique de désir et de plaisir, nos sociétés ont élargi le champ de la consommation à une large palette d'activités (école, musée, cinéma...). 

Elles ne se contentent plus de répondre aux besoins naturels des individus, mais les conduisent à mobiliser des ressources conséquentes (temps, argent, énergie) pour s'adonner à des activités de consommation qui couvrent un tiers à un demi de leur temps libre. Moteur de l'économie, indicateur de bien-être, la consommation est devenue un devoir après avoir été un droit. Consommation et possession constituent désormais des leviers incontournables pour accéder au bonheur, donner du sens à son existence. La distribution inégale de l’argent au sein de la population en a fait désormais une obsession pour tous. Pour ceux, bien entendu, qui en ont trop peu afin d’assurer leur subsistance ; mais aussi pour ceux qui en ont trop : pour ceux-là aussi, en avoir moins demain qu'aujourd’hui est devenu un souci obsédant. La question qui se pose : la pauvreté est-elle aussi influencée par des composantes psychologiques ? Je crois que oui, et de plus d’une manière. Certains facteurs psychologiques sont responsables de la pauvreté, et la pauvreté a des conséquences psychologiques qui se perpétuent à travers les générations. Le manque d’argent est source de frustrations quotidiennes. 

Or, l’accumulation de frustrations participe au découragement, au désir de fuir, d’être soulagé, ne serait-ce que pour un moment. Il est donc facile de comprendre que celui qui reçoit un peu d’argent au début du mois soit tenté de rechercher un soulagement temporaire en effectuant un achat pas tout à fait raisonnable plutôt que de gérer son budget de façon disciplinée en ne se permettant jamais rien de superflu. L’individu «déraisonnable» en paiera le prix, bien entendu, incluant le jugement porté sur lui. Il serait davantage aidé si on reconnaissait avec lui les frustrations inhérentes à sa condition et si on l’aidait à les surmonter et à effectuer des choix constructifs.

Les crédits, une solution ?
Révolu le temps où l’on épargnait pour faire face aux aléas de l’avenir. Fini aussi le temps où l’on évitait de s’endetter par peur de surcharger le budget familial. Aujourd’hui, les Marocains, les citadins en particulier, ont tendance à consommer plus. Et, pour financer cette consommation, souvent excessive, ils font appel au crédit dans ses formules les plus variées. Conscientes de cela, les banques rivalisent de produits financiers et les sociétés de crédit à la consommation pullulent dans le marché. Seulement, parfois, contracter un crédit auprès d’une banque ou d’une société de crédit s’avère difficile, voire impossible, quand on ne remplit pas toutes les conditions exigées. Du coup, les personnes qui ne réussissent pas à obtenir un crédit auprès d’un organisme financier ne trouvent d’autres solutions que de s’adresser à leur entourage : connaissances, familles, amis… pour emprunter la somme d’argent souhaitée. Si certains ont la chance de tomber sur une personne qui veut leur prêter de l’argent sans complications, beaucoup sont contraints d’accepter les conditions parfois sévères des emprunteurs. Ils exigent parfois des taux d’intérêt trop élevés, mais beaucoup de personnes désespérées se retrouvent obligées d’accepter toutes leurs conditions.

Aperçu sur les revenus des ménages
Concernant les revenus des ménages, l’étude menée à ce sujet sur la base des données émanant de l’enquête sur les revenus et les niveaux de vie des ménages rendue publique en 2011 par le HCP avait permis de disposer, pour la première fois, d’informations sur les niveaux et sur la répartition des revenus au Maroc.

Il ressort de cette étude qu’un ménage marocain percevait en 2007 en moyenne un revenu mensuel de 5 308 DH (soit 6 124 DH dans les villes et 3 954 DH dans les campagnes). Par ailleurs, l’examen de la structure des revenus, selon la source, montre que les salaires constituent la principale source (39,2%), suivis des revenus des entreprises individuelles non agricoles (24%). L’analyse différentielle de cette même structure par milieu de résidence révèle que si dans les villes la principale source de revenus provient des salaires et autres rémunérations, en milieu rural par contre, ce sont les revenus mixtes générés des activités agricoles qui constituent la principale source de revenus pour les ménages ruraux (41,2%).

Il ressort de la structure des revenus par source et quintile de revenus que les revenus mixtes des activités indépendantes non agricoles qui constituent la principale source de rentrée d'argent des ménages les plus aisés (32,4%) ne constituent que 5,1% des revenus des ménages les plus défavorisés. Les transferts, qui représentent pour ces derniers 18,7% de leurs revenus, constituent 11,5% des revenus des ménages les plus aisés. En termes de disparités, l’écart interquintile 1 passe de 7,4 fois pour les dépenses à plus de 9,7 fois les revenus. Les 20% des ménages les plus aisés accaparent 52,6% de la masse totale des revenus alors que les 20% des ménages les plus défavorisés ne se partagent que 5,4% de l’ensemble de cette masse.

En termes de structure de la dépense, l’alimentaire accaparant toujours une part importante du budget, enregistre un recul continu. Il est passé de 43,1% en 1998 à 41,3% en 2001 et à 40,6% en 2007. Le poste de l’habillement suit relativement la même tendance passant de 5,5% à 4,8% et à 3,3% pour les mêmes périodes.

Hajjar El Haiti, LE MATIN








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